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L'Institut de pastorale est le centre universitaire montréalais du Collège universitaire dominicain, fondé en 1900, dont le siège social est à Ottawa.

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Depuis 1960, l'Institut de pastorale incarne cette tradition à Montréal, dans les domaines de la vie chrétienne et ecclésiale. Professeurs et étudiants y forment une communauté d'apprentissage et de recherche, dans l'esprit des collèges qui étaient l'unité de base des universités dès leur fondation au Moyen Âge. C'est l'université à taille humaine !

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Dans ce texte :

Recommencer : d'une conversion à l'autre

Ce numéro de la revue « la vie spirituelle »,  paru en septembre 2000 aux éditions du Cerf (n° 736), traite du thème de la seconde conversion.

Préparé par l'équipe de l'Institut de pastorale, il rassemble des articles d'auteurs du Québec.

Avec l'accord des éditions du Cerf, plusieurs articles sont disponibles sur le site.

Voir :

Le texte de l'éditorial

La liste des articles disponibles

 

Revue "la vie spirituelle"

Lien vers la revue sur le site des
Éditions du Cerf

Voir aussi ...

La seconde conversion à Dieu, selon S. Marc

Francine Robert, Institut de pastorale

« A vous le mystère du Règne de Dieu a été donné ; mais à ceux-là qui sont dehors tout arrive en paraboles,... »   (Mc 4,11)

Heureux hommes qui voient si bellement confirmé leur statut de disciples !  On se souvient de leur conversion, de leur réponse aussi rapide que radicale à l'appel (1,16-20), et on se réjouit de pouvoir un peu s'identifier à eux, qui suivent Jésus.  Pourtant juste après, on lit l'étonnement de Jésus devant ces disciples qui ne comprennent pas les paraboles et n'ont pas encore de foi (4,13.40).  On pensera alors qu'il faut encore cheminer, éduquer la foi, pour eux comme pour nous ; mais quelle foi ?  Arrivé à mi-parcours du livre de Mc, Jésus les décrira avec les mots qui décrivaient justement ceux-là qui sont dehors : ils ne voient pas, n'entendent pas et ne comprennent pas (8,17-18 ; 4,12).  Le thème de l'incompréhension des disciples est travaillé de façon remarquable chez Mc.  Même après le beau « Tu es le Messie » de Pierre, qui a mis huit chapitres à venir, rien n'est joué !  Ce thème met le lecteur en chemin de conversion.  Non pas la première, celle de l'adhésion à la personne de Jésus comme Messie, mais une autre qui ne peut venir qu'après celle-là : adhésion à quel Messie ?  et à quel Dieu ?  Une seconde conversion dont le scénario de Mc [1] suggère qu'elle est difficile. Puisque la narration de Mc s'adresse à un lecteur déjà converti, chrétien comme nous, il convient de faire résonner son appel à la conversion jusque dans notre propre expérience spirituelle.

Quelle conversion ?

« Jésus disait : Le temps est accompli, et le Règne de Dieu s'est approché : convertissez-vous et croyez à l'Évangile. » (1,15)  Dans les Évangiles les appels à la conversion utilisent le verbe metanoeô et le nom metanoia.  Mots de la même famille que comprendre, se représenter, réfléchir (noeô) et pensée, intelligence, esprit comme faculté intellectuelle (noos).  La conversion–metanoia évoque donc un changement d'idée, de façon de penser, de concevoir les choses.  La traduction trop fréquente « se repentir » évoque plutôt pour nous un changement de conduite, le regret d'avoir agi de façon fautive. [2]   On s'aligne alors sur le thème de l'appel au repentir chez les prophètes : Israël doit quitter la voie du péché, revenir sur le chemin de Dieu, se retourner pour ajuster sa conduite à l'Alliance.  Or la traduction grecque des Septantes [3] utilise le verbe epistrephô pour ce retournement exprimé par le verbe hébreu shoûv.  Elle réserve le grec metanoeô, peu fréquent, pour traduire parfois l'hébreu naham qui signifie en ces cas changer de projet ou d'idée.  Dieu en est souvent le sujet, comme en Jr 18,8 : si cette nation, contre laquelle j'ai parlé, se convertit (shoûv / epistrephô) de sa méchanceté, alors je me repens (naham / metanoeô) du mal que j'avais résolu de lui infliger.  Cette traduction reflète d'ailleurs le problème : au sens courant nous dirions plutôt que les gens reviennent vers Dieu, i.e. se repentent d'avoir mal agi, et donc Dieu change d'idée, de projet, de disposition intérieure.  C'est ainsi que Mc semble comprendre ce verbe « revenir – se repentir » citant Is 6,9-10, son seul passage qui utilise epistrephô au sens spirituel (4,12). [4]

En 1,15 Jésus proclame la conversion à une Bonne Nouvelle ; il proclame une nouveauté à accueillir et à comprendre.  Jean le Baptiste la proclamait dès le début (1,4).  Même si la tradition associe son baptême de conversion–metanoia au pardon des péchés, Mc n'offre aucune prédication de Jean concernant la conduite et l'éthique, contrairement à Mt et Lc.  Tout ce que dit Jean oriente le lecteur sur la nouveauté de « celui qui vient ». Voir cette nouveauté, y réfléchir et la laisser modifier nos représentations.  Mc appelle à ce que nous nommerions aujourd'hui une conversion de l'intelligence, ou encore un changement de paradigme.  Le vocabulaire de la compréhension et de l'intelligence reviendra d'ailleurs souvent, spécifiquement à propos des disciples (4,11.13 ; 7,18 ; 8,17-21 ; 9,32).  Comme si leur première adhésion n'était que le point de départ vers une seconde metanoia, d'ordre plus spirituel et intellectuel, un changement d'univers mental qu'ils devront un jour eux-mêmes proclamer (6,12 ; 13,10).

Dans l'Évangile de Mc les résistances des disciples mettent le lecteur sur la voie de la dérangeante nouveauté qui réclame une conversion : la kénose du Messie, son refus de la puissance.  Dès que Pierre, en chemin vers Césarée,  reconnaît Jésus comme Messie, il entre  en tentation de puissance et tente aussitôt Jésus.  Son refus de la passion est dit satanique (8,27-33).  La nouveauté difficile à accueillir concerne ici l'idée que l'on a de Jésus comme envoyé spécial de Dieu. Comme Messie–Roi pour les Juifs de son temps, mais surtout comme Christ et Fils de Dieu pour les lecteurs de Mc, d'hier et d'aujourd'hui.  Si cet Évangile fut largement sous-utilisé pendant des siècles, c'est peut-être dû à la vigueur et la rigueur avec lesquelles il met en récit la christologie évoquée dans l'ancienne hymne : Lui étant dans la forme de Dieu n'a pas  pourchassé l'égalité avec Dieu mais il s'est dépouillé (vidé : kenoô) lui-même (Ph 2,6).

Cet hymne dit aussi une théologie.  C'est la kénose de Dieu que Jésus  révèle, dès que l'on résiste à la tentation de ne considérer son abaissement que comme un passage obligé et temporaire.  La résurrection n'est pas la fin de cette kénose, mais la confirmation par Dieu de la théologie que Jésus incarne à même ses choix et sa vie : l'abaissement de Dieu par amour gracieux et respect de la liberté humaine.  La metanoia que Mc propose aux disciples convertis concerne donc l'image que l'on se fait de Dieu dans sa relation avec nous.  Mc précise : les idées de Pierre ne sont pas celles de Dieu.  Précision pour les lecteurs, bien sûr, représentés par cette foule sortie de nulle part sur la route de Césarée, que Jésus appelle et instruit (8,34). Foule de convertis désireux de le suivre, mais dont les idées spontanées sur Dieu sont encore à convertir.  Il faudra attendre – et entendre – la déclaration du Centurion : paradoxalement, l'impuissance de Jésus mort en croix est la parabole vivante de Dieu (15,39).

Les miracles du Messie

Les nombreux récits de miracles dans Mc sont un lieu privilégié pour nourrir notre image de puissance de Jésus. Pourtant, sans attendre la passion, le narrateur sème partout des indices de la kénose du Messie, de son refus de la puissance et de son consentement profond aux limites inhérentes à la condition humaine.  Quand on « lit » Jésus comme Fils de Dieu, on ne remarque pas ces petits détails incongrus, que l'exégèse attribue souvent au style coloré de Mc ou à un problème de sources.  Le survol qui suit propose d'orienter la lecture autrement : un repérage cumulatif de plusieurs signes de piste qui jalonnent la première moitié du livre, esquissant une certaine figure du Messie inscrite par Mc au coeur de sa dramatique théologique [5].  Ces indices sont de divers ordres : émotions de Jésus, obstacles à ses projets, réactions des gens et quelques notes discordantes dans le succès des miracles.

Mc fait démarrer l'action de Jésus avec puissance : un possédé et une femme fiévreuse promptement guéris, et un résumé de guérisons nombreuses...  avec un petit problème deux fois sur trois : il doit faire taire des esprits trop bavards.  Déjà le troisième récit de guérison individuelle nuance cette image de force : face au lépreux Jésus est, selon différents manuscrits, irrité ou ému de compassion.  Ce dernier verbe–adjectif dérivé du mot grec « entrailles » évoque une forte émotion, très éloignée de l'idéal du sage en monde gréco-romain, le public-lecteur de Mc.  Puis sans explication, Jésus rudoie le lépreux et le chasse avec ordre formel de se taire.  Le miraculé lui désobéit si bien qu'il ne peut plus aller où il veut ni même s'isoler [6].  Au chapitre 2, fin de la belle unanimité autour de la renommée glorifiante de Jésus !  Mc aligne cinq récits de controverse.  Le pouvoir de guérir des jambes et une main paralysées n'est pas un pouvoir sur les gens et ne suscite pas que de l'admiration.  Face à leur liberté la puissance de Jésus n'est pas toute-puissante.  Mc le montre bouleversé et en colère devant leur résistance [7].  La série s'achève sur un complot, déjà ; le lecteur sait qu'il aboutira.  Bien sûr Jésus attire les foules et les malades.  Mais Mc présente cette popularité sous les traits du désordre.  Les gens le bousculent, le pressent, risquent de l'écraser, se jettent sur lui pour le toucher, l'empêchent de manger.  Mt, Lc et Jn ne nous ont pas habitués à cette image d'un Jésus populaire qui ne maîtrise pas la situation ni la foule encombrante.  Et la famille s'en mêle pour le ramener à la maison... et à la raison ! « car ils disaient : 'il a perdu la tête'. » [8]   Une discussion sur la source de son pouvoir guérisseur (Dieu ou Béelzéboul ?) signale la limite des miracles : ils ne suscitent pas vraiment l'adhésion mais doivent être déchiffrés, interprétés par tous ces gens qui en veulent.  Ce travail de signification reste en leur pouvoir, Jésus n'y peut rien.  Suit le chapitre des paraboles, dont une seule est propre à Mc : justement celle où le semeur n'a aucune prise, ni de fait ni de savoir, sur les résultats de son travail (4,26ss).  C'est  « d'elle-même » (automatè) que la terre produit et donne suite au mouvement de la semence.

Quand Jésus apaise une tempête, cet acte puissant advient comme une parabole à ses propres disciples, à qui pourtant il expliquait tout.  Ils manquent de confiance, n'ont pas de foi et n'y comprennent rien (4,34ss).  Étrange début de récit, d'ailleurs, vers une étrange tempête qui semble épargner les autres barques !  Comme si seuls ceux qu'une première conversion a déjà engagés à la suite de Jésus s'y trouvaient plongés.  Ou encore, seuls ceux qui consentent à l'emmener avec eux comme il est, sans plus, dans cette traversée dont il a l'initiative [9].  Suit la lutte ardue avec le possédé de Gérasa.  Dans les exorcismes, savoir le nom de l'autre donne prise sur lui.  Or Jésus ignore le nom de cet esprit fort qui, lui, connaît le sien.  Entre l'ordre d'expulsion et sa réalisation, l'autre impose une laborieuse négociation [10].  Résultat d'une guérison si spectaculaire ?  on lui suggère poliment d'aller voir ailleurs !  Jésus retraverse le lac et suit Jaïre dont la fille se meurt.  La foule le bouscule encore et une femme profite du désordre pour se guérir elle-même sans rien demander.  Non seulement ça marche, mais quand Jésus apprend enfin ce qui s'est passé, il accepte ce « self service » et appelle cela de la foi ! [11]   Apparemment, son absence de contrôle ne le perturbe pas.  De pouvoir réveiller l'enfant lui suffit.  Ici encore Mc introduit un ordre de silence...  on se demande ce que les parents feraient de leur fille publiquement morte !  Mc clôture cette série d'actes puissants par la visite sans succès à Nazareth.  Les gens sont scandalisés, Jésus ne peut faire aucun miracle et s'étonne de leur non-foi.

Jésus envoie alors les siens en mission dans la fragilité, leur annonçant autant l'échec que le succès.  Mc enchaîne avec la mort de Jean, victime impuissante de la bêtise d'Hérode.  Peu triomphants, les envoyés de Dieu.  Avant le spectaculaire repas offert à des milliers de gens, la foule désordonnée revient s'imposer à Jésus, bloquant son projet de retraite avec les siens.  Il change d'idée, de nouveau « pris aux tripes ».  Ce récit des pains, comme le second, reprend les mots de la Cène (6,41 ; 8,6s ; 14,22s).  La capacité d'offrir du salut en abondance passe par le consentement à la limite fondamentale de la mort.  Dans ce contexte qui évoque la passion, perte de tout pouvoir, la marche sur les eaux évoque la résurrection ; mais les disciples, complètement dépassés, n'arrivent pas à produire du sens sur l'action de Jésus (6,45-52) [12].  Même pour ceux qui croient, le sens doit venir d'eux et non de lui.  Jésus pars vers Tyr ; pour avoir la paix précise Mc.  Raté !  Une autre femme têtue s'impose et l'amène à changer d'idée, arrachant pour sa fille – une païenne – un salut qu'il réservait d'abord aux enfants d'Israël.  Son pouvoir de guérir est réel : sa parole agit à distance.  Mais juste après avec le sourd-bègue, il a besoin des trucs classiques des guérisseurs et il gémit d'effort [13].  Mc conclut le second don des pains avec une demande étonnante : fais-nous un signe du ciel.  Jésus gémit encore.  N'en ont-ils pas vu assez, de ces actes qui nous semblent d'évidence des signes du ciel ?  Peut-être pour éviter que les lecteurs n'accusent trop vite ces pharisiens de « mauvaise foi », Mc montre aussitôt avec insistance que des disciples « de bonne foi » ont eux aussi l'esprit bouché (8,14-21).  L'évidence et la fascination du merveilleux seraient-elles du levain de pharisien ?  La guérison d'un aveugle arrive fort à propos pour les aider à y voir clair (8,22-26).  Ce récit de miracle, où Jésus est obligé de s'y reprendre à deux fois, n'est pas retenu par Mt et Lc.  Avec cet aveugle conduit par d'autres à Jésus, Mc conduit le lecteur à la moitié de son livre.  Il a regroupé dans ces huit premiers chapitres tous ses récits de guérison sauf deux : l'enfant possédé et l'aveugle Bartimée.

Des convertis cherchent leur Dieu

La confession de foi de Pierre à Césarée pourrait représenter une seconde conversion (8,27-33).  Mc a parsemé son récit d'indices montrant que ça n'était pas facile d'y arriver.  Quel sage se laisse envahir par les émotions et bousculer par les foules ?  Quel Messie voit ses projets chambardés, ses actes mal interprétés et sa famille le croire fou ?  Qu'est-ce que ce Maître dont les disciples ne comprennent rien ?  et ce guérisseur aux pouvoirs parfois laborieux ?  Quel est ce Fils de Dieu annoncé en 1,1 que finalement personne ne voit, sauf les mauvais esprits ?  Pierre y arrive pourtant : Tu es le Messie !  Et Jésus le rabroue aussitôt, l'enjoignant sévèrement de ne répéter cela à personne.  Ce même verbe fort rabrouer que Mc utilise pour faire taire les esprits mauvais (1,25 ; 3,12 ; 9,25). 

Mc enchaîne directement sur la première annonce de la Passion : Jésus l'enseigne ouvertement, comme en opposition au secret imposé sur la proclamation messianique.   Ce nouvel enseignement, Pierre le refuse tout net, bien campé dans sa nouvelle position de croyant en Jésus Messie : un Messie fort et vainqueur du mal.  Peut-être une certaine vulnérabilité, d'accord, qui autorise l'émotion et la compassion, ce que nous aimons reconnaître comme « humain » chez lui.  Mais surtout pas un Messie fragile, à la merci de ses adversaires et de la bêtise humaine... pas comme nous ! (mais plutôt, en un espoir secret, nous comme Toi ?)  Pierre ressemble ici au Tentateur de Genèse 3 : « tu seras comme un Dieu »  ; son refus atteint de plein fouet l'Incarnation.  Jésus le qualifie précisément de « Satan », titre et fonction qui nous renvoient au récit de tentation au désert [14].  Jésus s'adresse encore ici à Pierre en le rabrouant.  Mc insiste avec ce verbe de menace à ces esprits qui le connaissaient ! (1,24.34  ; 3,11-12 ; 5,7)  Pour les disciples et les croyants, il faut peut-être voir d'où surgit en nous la parole de foi qui donne à Jésus les titres de Seigneur, Christ, Fils de Dieu.  Les esprits impurs aussi en ont plein la bouche des Saint de Dieu et Fils du Très-Haut !  Ces formules de la foi pourraient-elles donc surgir parfois en nous d'un « mauvais esprit » ?

L'humanité de Jésus dans Mc incarne, précisément, sa christologie et sa théologie, pour des lecteurs chrétiens qui connaissent Jésus et croient déjà que Dieu l'a ressuscité.  A quelle dérive sont-ils donc exposés, ces convertis, pour que Mc accumule ainsi des indices sur les dangers d'une telle fascination ?  Le virage narratif de 8,27-33 (situé sur le chemin qui mène à Césarée, ainsi nommée en hommage à César empereur)  l'illustre : on se trompe en présumant que le Règne de Dieu est puissance. Le nouvel enseignement de Jésus sur lui-même instaure une profonde discontinuité.  Il perturbe chez le lecteur l'image de force associée à son ministère, et donc associée au mode de présence de Dieu dans le monde.  La puissance de Dieu manifestée en Jésus ne peut se comprendre que dans des termes opposés à ceux que nous désirons secrètement.  Si Jésus succombait à la tentation de Pierre, « le Dieu qu'il révélerait serait le Dieu bon, tout-puissant et miséricordieux des religions, tels que les hommes l'imaginent et le cherchent » [15].  Mc propose bien une metanoia : une intelligence renouvelée du Dieu qui se révèle, en Jésus, fragile et désarmé.

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[1]  L'emploi de « Mc » plutôt que « Marc » veut refléter l'orientation de la présente lecture vers le livre pris comme un tout, son organisation interne, sa construction narrative.

[2] On reconnaît ici l'influence d'une certaine façon de comprendre la Vulgate. S. Jérôme a traduit l'impératif metanoiete par pænitemini, que l'on a compris comme « faites pénitence ». Mais un grammairien du 2e s.  précise que ce verbe latin a effectivement le même sens que le verbe grec metanoeô. Cette précision est de B. LAFRENIÈRE, Traduction interlinéaire de l'Évangile selon saint Marc, Fides, 1996, p.17 note b.

[3]  Traduction de l'Ancien Testament utilisée par les premiers chrétiens de langue grecque.

[4]  Is 6,10 hébreu :  shoûv.  Comme le grec epistrephô, il signifie au sens physique revenir, retourner, par exemple à un lieu, d'où son emploi pour « revenir à Dieu » en se détournant du péché.  Contrairement à  Mt et Lc, Mc n'utilise pas metanoeô en contexte clair de repentir.  Voir aussi P. LAMARCHE, Évangile de Marc (Études Bibliques, Nouvelle Série 33), Gabalda, 1996, p.42-43 et  63.

[5]  C. SENFT souligne le travail effectué par Mc sur les récits de miracle reçus de la tradition  « qu'il n'adopte pas sans une sérieuse reprise critique ».  Plus loin :  « les miracles font connaître Jésus, ce qu'il est et ce qu'il apporte.  Mais – ici on entre dans la perspective de Marc et de sa christologie – il est tout aussi évident qu'il y a connaissance et connaissance, alors comme aujourd'hui, et que l'évangéliste a des idées à ce sujet. »  Dans L'Évangile selon Marc, (Essais bibliques 19) Labor et Fides 1991, p.17 et 22.

[6]  Mc 1,21-45.  Mt 8,1-4 coupe la désobéissance et toute la finale du récit.  Très souvent la comparaison des récits parallèles de Mt et Mc met en évidence les détails de Mc qui nous intéressent ici, parce que Mt a justement tendance à les couper ou à les modifier.  Par exemple là où Jésus guérit plusieurs malades en Mc 1,34, il les guérit tous en Mt 8,16.

[7]  Mc 2,1-3,6;   Mt 12,9-14 omet toute émotion de Jésus.

[8]  Remarque propre à Mc :  3,20-21.  Les sommaires sur les foules :  3,7-12; 6,53-56.  Comparer à Mt 12,15s et 14,34-36.

[9]  C. SENFT voit dans le v.40 et le thème de l'incompréhension des disciples « une seconde manière de problématiser la tradition des miracles, et par conséquent aussi la christologie enthousiaste dont elle est le support. »  op. cit.  p. 24.  On peut se demander si la tempête dans Mc ne figure pas la difficile seconde conversion plutôt que, comme dans Mt, les épreuves vécues par l'Église.

[10]  Mc 5,1ss.  L'imparfait du  v. 8  « car il lui disait » introduit nettement l'aspect de la durée, de l'action continue et répétée;  la parole de Jésus est inscrite dans le délai et l'insistance avant de devenir finalement efficace. Mt 8,22 et Lc 8,29 corrigent par un passé simple.

[11]  Mc 5,24ss;  quelques commentateurs préfèrent parler de pensée magique.  Voir ce que Mt 9,20-22 en fait !

[12]  Mc précise : leur coeur était endurci.  L'expression visera encore les disciples en 8,17, et visait déjà les pharisiens en 3,5, suscitant la déception et la colère de Jésus.  Elle n'évoque pas un sentiment ou un affect négatif, mais bien l'obstruction du discernement, comme par exemple en Jn 12,40 ou 2Co 3,14.

[13]  Mt et Lc omettront ce récit.  Ce verbe gémir (voir Ac 7,34; Rm 8,22-26) est souvent traduit ici par soupirer.

[14]  Mc 1,12-13.  Ici aussi Mc diffère notablement de Mt et Lc : son  récit ne rapporte aucun triomphe de Jésus sur Satan.  Il est construit sans conclusion et tout se passe en même temps : il était dans le désert,  mis à l'épreuve pendant quarante jours, et il était avec les bêtes sauvages et les anges le servaient.  Nous avons là une situation durable dans un temps déterminé, plutôt qu'un enchaînemnt d'actions.  Situation où, là encore, l'humanité de Jésus ressort : il « tient la position », tout simplement, dans cette tension intérieure inconfortable, qui nous est familière, quelque part entre ange et bête, Dieu et Diable.  Non pas « rempli » par l'Esprit comme chez  Lc, mais bien « expulsé » là par l'Esprit (même verbe en 1,34.39; 3,15.22-23; 5,40; 6,13; 7,26; 9,28.38.47; 11,15; 12,8; 16,9).  Verbe dont l'insistance porte normalement sur le lieu quitté plutôt que sur le lieu d'arrivée.  Jésus est expulsé d'où ? du tête-à-tête intime avec Dieu au baptême.  L'Incarnation exige cela : vivre dans cette arène où Dieu nous échappe,  mais où nous ne sommes pas seuls et impuissants, même si pas tout-puissants.

[15]  P. LAMARCHE, op. cit. p. 24.  Aussi p. 197 :  « Si Jésus s'était manifesté avec la puissance propre à la divinité, s'il avait cherché à imposer aux hommes la volonté de Dieu, son action aurait plu aux esprits « religieux », mais elle n'aurait rien révélé de la nouveauté de Dieu. » Ce thème de la révélation déroutante de la kénose de Dieu est une clé majeure de son très beau commentaire exégétique sur l'Évangile de Marc.
Voir aussi D.A. LEE-POLLARD, « Powerlessness as Power : a Key in the Gospel of Mark », Sottish Journal of Theology 40 p.173-188