L'Institut offre plusieurs cours de 15 heures et 30 heures, en plus du format courant de 45 heures.

Tous les cours de premier cycle sont ouverts aux auditeurs et auditrices libres, i.e. qui ne souhaitent pas suivre un programme universitaire.

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L'Institut de pastorale est le centre universitaire montréalais du Collège universitaire dominicain, fondé en 1900, dont le siège social est à Ottawa.

Depuis près de 800 ans, la tradition spirituelle et intellectuelle des Dominicains se caractérise par la recherche de la vérité, l'exigence, la rigueur et la liberté dans la réflexion, une sensibilité aux contextes culturels et sociaux, le service explicite de l'Évangile et de l'intelligence de la foi.

Depuis 1960, l'Institut de pastorale incarne cette tradition à Montréal, dans les domaines de la vie chrétienne et ecclésiale. Professeurs et étudiants y forment une communauté d'apprentissage et de recherche, dans l'esprit des collèges qui étaient l'unité de base des universités dès leur fondation au Moyen Âge. C'est l'université à taille humaine !

L'Institut vise prioritairement le service pastoral des communautés chrétiennes, l'éducation de la foi et la proposition de l'Évangile dans le monde actuel.

L'Institut de pastorale partage le statut universitaire du Collège dominicain. Les programmes et les diplômes de l'Institut sont reconnus par le Ministère de l'Éducation du Québec.

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d'une conversion à l'autre

Revue "la vie spirituelle"

Ce numéro de la revue « la vie spirituelle » porte sur le thème de la seconde conversion.

Il a été préparé par l'équipe de l'Institut de pastorale et les articles sont disponibles dans notre bibliothèque virtuelle : Janvier 2004

image de J-F. Kieffer


Images de Jean-François Kieffer,
Mille images d'évangile,
Presses d'Ile de France, 2000

image de J-F. Kieffer

Offrir vos corps

Denis Gagnon, o.p.
Prêtre et Pasteur, vol. 106 (avril 2004), p. 222-232

Trois siècles avant Jésus Christ, le rabbin Simon le Juste affirme dans ses Maximes des Pères que les trois piliers qui soutiennent le monde sont la loi (Torah), le culte (Abodah) et les oeuvres de miséricorde (Gemilût hasadîm). L'affirmation a traversé les siècles jusqu'à nous. Aujourd'hui, nous préférons parler de l'Écriture, de la liturgie et de l'éthique, mais nous voulons dire quelque chose de semblable. Ces dimensions de la vie croyante sont devenues les axes même de l'identité chrétienne. [1] La liturgie se situe entre l'Écriture et l'éthique, entre la Bible et la vie. Elle apparaît comme un pont qui réunit deux rives ; elle les met en communication l'une avec l'autre. Elle constitue un lieu de passage où l'Écriture du livre se transforme progressivement en action humaine, en engagement, en témoignage de foi. Les liens qui rapprochent les trois axes sont si ténus que la liturgie ne peut vivre sans l'Écriture. Elle lui doit le regard qu'elle porte sur Dieu et ses initiatives. Elle doit aussi à l'action humaine son incarnation et le caractère particulier de sa propre activité. C'est pourquoi nous ne pouvons parler de la place du corps dans la liturgie sans nous intéresser à la conception biblique du corps comme au rôle qu'il joue dans notre vie quotidienne. La liturgie parle comme la Bible et son action s'inspire des actions de la vie humaine quotidienne et les prend en charge.

1. Le corps dans la Bible

L'Ancien Testament ne connaît pas de mot pour parler du corps. En revanche, chaque partie du corps évoque un aspect ou l'autre du corps tout entier. Il dit le corps dans sa totalité. L'homme et la femme de la Bible parlent à partir de leur propre corps. Celui-ci est la mesure même de leur pensée et de leur action. Créé par Dieu lui-même, le corps constitue son chef d'oeuvre plus que tout le reste. Ne l'a-t-il pas fait à son « image » (Genèse 1,26-27) et non comme une espèce parmi d'autres espèces ! N'est-il pas émouvant ce portrait qu'esquisse la fiancée à propos de son amoureux dans le Cantique des cantiques :

Sa tête est un lingot d'or fin. Ses boucles sont des panicules, noires comme un corbeau. Ses yeux sont comme des colombes sur des bassins à eau, se lavant dans du lait, se posant sur des vasques. Ses joues sont comme un parterre embaumé produisant des aromates. Ses lèvres sont des lis distillant de la myrrhe fluide. Ses mains sont des bracelets d'or remplis de topazes. Son ventre est une plaque d'ivoire couverte de saphirs. Ses jambes sont des piliers d'albâtre fondés sur des socles d'or fin. Son visage est comme le Liban : c'est l'élite, comme les pins. Son palais est la douceur même : et tout son être est l'objet même du désir. Tel est mon chéri, tel est mon compagnon, filles de Jérusalem ! (5,10-16).

Nous sommes bien ici dans la Bible, très loin de la pudibonderie et du jansénisme. Et peut-être plus près de Dieu puisque l'être décrit en est l'image.

Dieu vénère le corps en en faisant l'horizon de ses promesses de salut. C'est dans le corps que le croyant traduit son adhésion à Dieu. « C'est d'une main forte que le Seigneur t'a fait sortir d'Égypte : voilà qui te tiendra lieu de signe sur la main, de mémorial entre les yeux, afin qu'en ta bouche soit la loi du Seigneur. » (Exode 13,9) Plusieurs commandements de Dieu font référence au corps. Ils le mettent en acte de foi, en attitude d'adoration, en relation avec le créateur et son oeuvre.

Jésus poursuivra sur cette lancée. Déjà son incarnation, sa naissance corporelle, est une éloquente affirmation de la sainteté du corps et du respect que Dieu lui accorde. Aux envoyés de Jean-Baptiste qui l'interroge sur son identité messianique, Jésus répond : « Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez : les aveugles retrouvent la vue et les boiteux marchent droit, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres. » (Matthieu 11,4-6) Dans les corps sauvés et guéris se manifeste l'identité même du Christ. La plupart des gestes sauveurs du Seigneur s'inscrivent dans les corps, d'autant plus qu'ils ont pour origine et fin la résurrection même du corps de Jésus.

De plus, le corps deviendra le lieu par excellence où s'exerceront l'attachement du disciple à son maître et l'activité dans le royaume inauguré par Jésus : « J'ai eu faim et vous m'avez donné à manger ; j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire ; j'étais un étranger et vous m'avez recueilli ; nu, et vous m'avez vêtu ; malade, et vous m'avez visité ; en prison, et vous êtes venus jusqu'à moi. » (Matthieu 25,35-36) image de J-F. KiefferFeront partie du royaume ceux et celles qui auront servi leurs frères et leurs soeurs jusque dans leur corps. Corps qui offrent et corps qui reçoivent. Corps qui donnent et corps qui accueillent.

Pour l'Apôtre Paul, le corps ne disparaît pas avec la mort : « Semé corruptible, le corps ressuscite incorruptible. Semé méprisable, il ressuscite éclatant de gloire. Semé dans la faiblesse, il ressuscite plein de force. Semé corps animal, il ressuscite corps spirituel. » (1 Corinthiens 15,42-44) L'être humain ne ressuscite pas sous la forme d'un esprit mais en corps spirituel. Et l'assemblée des croyants et des croyantes devient le corps même du Christ : «  Vous êtes le corps du Christ et vous êtes ses membres, chacun pour sa part.  » (1Corinthiens 12,27). Cette nouvelle réalité, nous la devons à l'incarnation du Fils de Dieu : « Voilà que maintenant Dieu vous a réconciliés dans le corps périssable de son Fils, par sa mort, pour vous faire paraître devant lui saints, irréprochables, inattaquables. » (Colossiens 1,22)

La théologie biblique du corps – dont nous venons à peine d'esquisser l'essentiel – est adoptée par la liturgie chrétienne. Avant tout une action, la liturgie fait appel au corps pour agir. Elle suppose des gestes qui font bouger le corps, des gestes qui se font voir. Elle comporte des paroles qui se font entendre. Elle dégage des odeurs. Elle offre à goûter. Elle fait toucher.

De nombreux courants spirituels et des mouvements religieux traduisent leur expérience du divin dans une contemplation qui se dégage du corps, qui se veut tout entière au-delà de la matière, dans l'abstraction la plus complète possible. Certains vont même jusqu'à rechercher le rien, le vide, le néant. Au contraire, la liturgie chrétienne s'enfouit dans le terreau corporel. Elle met en scène le corps dans sa totalité. Entrez dans une église au moment d'un rassemblement. Vous verrez alors des hommes et des femmes les uns à côté des autres, plus ou moins proches. Ils se tiennent debout. Ils s'assoient. Ils se mettent à genoux. Ils se déplacent d'un endroit à l'autre. Ils courbent la tête, parfois le tronc. Ils ouvrent les mains comme pour offrir ou recevoir. Ils se frappent la poitrine. Ils tracent le signe de la croix sur leur corps. Ils ferment les yeux ou les dirigent vers le ciel. Ils se donnent la main les uns aux autres. Ils s'embrassent. Ils chantent. Ils parlent. Ils entrent en dialogue les uns avec les autres. Ils écoutent. Même leur silence est corporel. Le corps cesse alors de bouger ; les yeux baissent ; le visage plonge dans les mains.

La liturgie est faite de rites. Et le rite constitue une tentative de rapprocher le corps et l'expérience de Dieu, le corps et la sagesse divine, le corps et le sens de la vie. [2] Le rite reprend le geste et la parole et les inscrit dans un cadre particulier. Il les « dramatise » d'une certaine façon. Il les stylise. Il en fait un geste et une parole programmés et répétitifs. Il les inscrit dans un ensemble où ils demeurent ouverts à de multiples évocations. Il leur fait porter plusieurs significations. Le baptisé qui est immergé dans la piscine du baptême est lavé comme l'aveugle a lavé ses yeux à Siloé ou comme le bébé dont on fait la toilette, purifié comme Naaman le lépreux ou l'accidenté dont on lave la blessure, rafraîchi comme dans un bain, plongé dans la mort, jaillissant comme d'une fontaine, entouré dans une communauté comme dans une famille, désaltéré comme la Samaritaine ou simplement comme l'enfant qui vient de jouer. Au baptême comme dans toute liturgie, le corps parle et il tient de multiples discours dans de multiples langages. Il dit beaucoup sans nécessairement que l'on comprenne tout. L'essentiel, d'ailleurs, n'est pas de comprendre tout ce que le corps dit dans le geste et la parole. Le plus important, c'est d'être compris par lui, en lui, avec lui. Que le rite entraîne l'esprit, la pensée, le coeur en lui-même comme il entraîne le corps. Le rite a le pouvoir d'éveiller les célébrants à eux-mêmes autant qu'ils sont éveillés à Dieu.

C'est par excellence dans le rite que l'homme prend conscience de ce que Dieu est pour lui. Il y rejoint Dieu non pas à la périphérie de son être mais à partir de ce qu'il y a de plus intime et de plus central dans son être : les significations parlantes de son corps expressif et du langage qui métaphorise les choses. [3]

Au sommet de chaque sacrement se trouve un rite. En parvenant au moment le plus intime, le plus spirituel, le plus mystique, quand la communion est la plus profonde avec Dieu, les croyants ne devraient-ils pas s'abstraire de la matière, se recueillir loin de toute chair, déconnecter du charnel, vivre l'extase au delà du corporel ? Or, c'est là que le corps joue le plus son rôle. À la communion eucharistique, la bouche mange, avale ; l'estomac reçoit de la nourriture à digérer. Au baptême, le corps est plongé dans l'eau. À la confirmation, le front est « badigeonné » d'huile, une huile dégageant normalement une odeur de parfum à faire titiller les narines. Au mariage, les époux se tiennent par la main et finissent par s'embrasser (spontanément où à l'invitation du témoin de l'Église !). À l'onction des malades, le corps est marqué avec l'huile des malades. C'est dans le plus spirituel que la liturgie est la plus corporelle. Au sommet de la célébration, le corps « ressuscite corps spirituel » (1 Corinthiens 15,44).

Ce qui advient au corps renvoie à la profondeur d'une expérience spirituelle née de la rencontre avec Jésus et de la reconnaissance de sa personne comme lieu et manifestation de la gloire. Le corps est guéri pour que le coeur s'émerveille de la grâce reçue et se retourne vers celui qui fait grâce. C'est dans ce retournement que naît l'acte de foi et que la guérison devient signe du don de celui qui sauve et fait vivre. [4]

Derrière toute cette démarche, il y a – bien sûr ! – une théologie de l'incarnation et de la mort-résurrection du Christ. Il y a aussi une psychologie de la communication et des apprentissages. Ce qui passe par le corps s'inscrit dans la mémoire. Ce que le corps fait, l'esprit l'enregistre, le fait sien, l'adopte. La liturgie entraîne dans des gestes, des attitudes, des comportements qui s'inscrivent dans le corps. Et le corps appelle l'esprit à les vivre. On s'attendrait au mouvement contraire : que le corps s'ajuste à ce que l'esprit vit. C'est en ce sens que saint Cyprien affirme : « Celui qui habite notre coeur, qu'il soit aussi dans notre voix » [5] . Mais la liturgie propose de jouer son jeu, de pénétrer dans l'action corporelle au point que l'esprit et le coeur se laissent apprivoiser et entrent en communion avec le mystère ritualisé. C'était la pensée de saint Ambroise quand il disait : « Ce que prononce la bouche, que l'esprit le reconnaisse. Ce qu'exprime la parole, que notre coeur le ressente. » [6] Même opinion chez saint Augustin : « Que se réalise dans la conscience ce que montrent les lèvres ». [7] La règle de saint Benoît a contribué beaucoup à répandre ce principe : « Considérons donc comment il faut être sous le regard de la Divinité et de ses Anges, et tenons-nous à la psalmodie de façon que notre esprit soit accordé à notre voix. » [8] Un vieux document du Moyen Âge raconte que saint Dominique avait compris l'importance de faire appel à son corps dans sa prière. Il avait adopté neuf manières de prier qui consistaient principalement en des attitudes corporelles. Le document rappelle que le saint se situait ainsi dans une longue tradition où des auteurs célèbres « ont exposé avec noblesse, sainteté, dévotion et élégance, la manière de prier, suivant laquelle l'âme se sert des membres du corps afin de se porter vers Dieu avec plus de ferveur ; de telle sorte que l'âme, qui anime le corps, est à son tour mue par celui-ci, et entre parfois en extase comme saint Paul, ou bien en de saints transports comme le prophète David. » [9]

2. Le corps et l'éthique

Nous n'avons pas un corps, nous sommes notre corps. Nous ne sommes pas des êtres en plusieurs parties. Encore moins, des âmes cachées dans un corps comme si celui-ci n'était qu'un vêtement, un vêtement dont on peut se débarrasser pour voler vers des cieux meilleurs. Nous sommes notre corps et nous croyons à la résurrection de cette chair. C'est même officiellement un article du Symbole des apôtres.

Corporellement, nous naissons. Personne n'est une création spontanée. Nous nous inscrivons tous dans un processus de conception charnelle, de gestation et de naissance. D'autres ont pris l'initiative de nous donner la vie : Dieu, un homme et une femme... Nous n'avons pas inventé notre vie, elle nous a été donnée et nous l'avons reçue. Nous sommes conscients du caractère sacré de cette vie qui nous habite et que nous habitons. Et qui dit vie dit croissance, développement, mouvement vers un plus, épanouissement, réalisation définitive. Nous ne sommes pas nés à moitié, ni n'avons à vivre une moitié de nous-mêmes. La vie nous appelle à la plénitude de notre être corporel. Chacun d'entre nous est unique. Il porte un nom qui l'identifie. Il a une personnalité qui le caractérise. Mais nous vivons les uns à côté des autres, les uns par les autres, les uns pour les autres. Nous entretenons entre nous des relations. Nous dialoguons. Nous nous aimons et pouvons même entrer en conflit les uns avec les autres, nous pouvons nous haïr. Si grande et si réussie que soit l'oeuvre de Dieu que nous sommes, il n'en demeure pas moins que nous sommes pétris de faiblesse, de fragilité. Les limites de notre être font en sorte que nous pouvons nous blesser, être malade, dégénérer et finalement mourir.

Nous sommes tout cela et tout cela nous fabrique une vie en forme d'histoire. Des événements ponctuent notre itinéraire. Des événements porteurs de sens viennent éclairer l'ensemble de notre vie, son orientation, sa démarche. Nous nous construisons par et dans notre corps. Nous inscrivons en lui jour après jour, année après année, un récit de ce que nous vivons. Les cicatrices et les rides de notre corps en sont d'éloquents témoignages  !

La liturgie a compris cette réalité. Elle la fait sienne. Nous célébrons les événements de notre être corporel dans l'espérance que la liturgie permette à l'Esprit de Dieu de les traverser et de les spiritualiser. Au baptême, nous ne célébrons pas notre naissance corporelle, mais celle-ci trouve son sens dans notre naissance spirituelle. À la confirmation, nous ne célébrons pas notre adolescence ou nos croissances physiques ou psychologiques, mais celles-ci peuvent se nourrir du sens que ce sacrement apporte à notre expérience de Dieu. L'Eucharistie fait avant tout l'Église mais nos fraternités humaines, nos solidarités sociales s'en nourrissent et peuvent se consolider grâce à nos liturgies eucharistiques. La maladie suppose que nous fassions appel au médecin pour le diagnostic et pour les prescriptions en vue d'une possible guérison L'onction des malades, pour sa part, nous propose d'enraciner la souffrance dans la mort et la résurrection du Christ. La résolution de nos conflits peut se faire dans le dialogue et la réconciliation. Le sacrement du pardon vient nous assurer de la miséricorde et du soutien de Dieu en ces circonstances. Les amoureux se rassasient déjà de l'amour qui les enlace, mais le sacrement du mariage agrandit cet amour et le fait communier à l'amour du Christ pour son Église. Finalement, la mort devient lieu de rencontre du Seigneur comme nous l'exprimons dans les funérailles.

La liturgie puise donc dans les faits et gestes du corps physique et du corps social pour exprimer l'histoire qui se noue entre Dieu et chacun de nous. Elle attire l'attention autant sur la vie corporelle dans son éthique, que sur l'intervention de Dieu dans cette histoire. Elle contribue à transformer cette histoire en histoire sainte. Elle fait passer les Écritures dans la vie comme elle fait vivre la vie du sens qu'apporte les Écritures. Les Écritures sans la vie risqueraient de s'emmurer dans l'abstraction d'une spiritualité désincarnée, un verticalisme étroit, de l'angélisme. L'existence quotidienne sans les Écritures pourrait sombrer dans l'idéologie et l'horizontalisme pur et dur. Entre les deux, comme un lieu de passage, comme un pont, la liturgie fait rencontrer Dieu le vivant, Dieu qui veut faire alliance, Dieu qui parle et qui écoute, Dieu qui s'adresse à nous et attend de nous une réponse qui engage tout notre être.

3. Dans les faits

Dans les faits, le corps peut-il respirer dans la liturgie ? Nos liturgies donnent-elles toutes ses chances à notre corps ? Permettons-nous à celui-ci de s'exprimer en toute liberté ? Le laissons-nous jouer le jeu de la liturgie ?

Certains diront que nous avons fait du progrès de ce côté. La psychologie nous a encouragés à faire confiance au corps et à le dégager de nos peurs comme de certaines fausses pudeurs. La réforme liturgique a tenu compte des avancées des sciences humaines comme des recherches en histoire et en théologie. En retournant aux sources, nous avons repris contact avec des réalités profondément humaines. Le passage à la langue vernaculaire a changé le son liturgique, si on peut dire. Nous avons sans doute perdu la musicalité du latin et de sa mise en oeuvre en musique grégorienne, mais nous avons gagné en conscientisation, en compréhension, en familiarité. En simplifiant les rites, la liturgie est devenue plus sobre et, par conséquent, plus simple. Elle a favorisé la prière. En rapprochant la liturgie des valeurs culturelles que nous vivons, nous pouvons entrer plus facilement dans le mystère que les célébrations évoquent. La création musicale et poétique des derniers cinquante ans a non seulement charmé l'oreille, mais aussi elle a permis une riche expérience catéchétique.

4. Mais sommes-nous allés assez loin ?

Nos célébrations en sont venues à méconnaître voire à mépriser le corps. Des siècles de juridisme, de jansénisme, de bienséance bourgeoise ont passé par là. Nous avons pris le relais, en privilégiant les discours explicatifs et volontaristes. Le mal est profond et il n'est pas facile de remonter la pente, de retrouver l'aisance et l'évidence corporelle de nos frères africains, par exemple (eux-mêmes les garderont-ils ?). [10]

Prisonniers de l'architecture de nos églises, nous continuons de présenter des liturgies-spectacles. Toute l'action est confinée dans le sanctuaire et mise en oeuvre par quelques personnes bien choisies. On privilégie les professionnels comme l'animatrice de chant formée à l'opéra ou le lecteur qui a son diplôme de l'École de théâtre. Les rôles liturgiques sont souvent des tâches professionnelles plutôt que des ministères liturgiques. Les « spectateurs » continuent de prendre place sur des bancs bien fixés dans le plancher et rangés comme les sièges des salles de théâtre. Nous ne voyons les autres membres de l'assemblée que de dos ! Combien n'ont pas encore apprivoisé l'échange de la paix qui les oblige à quitter le spectacle pour s'intéresser à leurs voisins ?

Nous avons fait du ménage dans nos lieux de culte. Nous avons allégé les sanctuaires. Nous avons fait disparaître certaines statues que nous ne pouvons qualifier d'oeuvres d'art. Le « Saint-Sulpice » a pris le chemin du grenier ou même de la poubelle. Bravo ! Mais qu'avons-nous laissé entrer à la place ? Parfois, le bricolage a donné à voir du plus « quétaine », pas toujours inspirant pour la prière. Je rêve de ces églises où la beauté des oeuvres d'art et leur disposition dans le lieu deviennent une catéchèse dynamique. De quoi se réchapper si l'homélie nous ennuie ou si la célébration ne nous accroche pas ! Car nous avons le droit aussi de ne pas embarquer !

La réforme conciliaire a insisté sur la vérité des signes et de leur mise en oeuvre. Nous n'arrivons pas à facilement à dépasser le minimalisme si répandu autrefois. Nous avons souhaité célébrer l'eucharistie avec une matière qui ressemble davantage à du pain. Nous n'aimions pas, avec raison, les hosties à apparence de papier blanc ; mais nous nous sommes contentés de passer au papier brun. C'est plus de santé, dirait la diététicienne, mais qu'est-ce qu'il y a de pain dans ce timbre-poste presqu'aussi léger qu'une aile d'ange ?

Le rituel du baptême a remis à l'honneur l'immersion. Après tout, le baptême est une plongée ! Mais nous continuons de baptiser dans des bols à salade. J'ai même vu un petit plat à bonbon et une écuelle qui ne pouvait contenir qu'une cuillerée à soupe d'eau ! Et que dire de ces fioles d'huile sainte à l'allure de bâton de rouge-à-lèvres, contenant une minuscule touffe d'ouate à peine humectée d'huile que les ans ont verdi ?

Les recherches en liturgie ont voulu redonner son importance au corps. En même temps, paradoxalement, nous avons vidé les bénitiers où on prenait de l'eau pour se signer à l'arrivée à l'église. Nous avons pratiquement abandonné la génuflexion avant de prendre place. Peut-être faudrait-il retrouver ces gestes ou en adopter d'autres pour permettre au corps de s'exprimer davantage. Des gestes d'entrée ou de sortie, d'ouverture ou de conclusion. Des gestes d'encadrement.

Ne faudrait-il pas reprendre les processions ou en inventer de nouvelles ? Joseph Gelineau aime dire que la liturgie passe par les pieds. Nous avons besoin de retrouver le sens du déplacement, de la marche d'un lieu à l'autre, de la marche ensemble. Adopter un rythme de marche commun. Faire bouger le corps. N'avons-nous pas une histoire sainte toute en exode ? Et une spiritualité de pèlerinage ? Comment déambulons-nous dans la procession de communion ? Qui participe vraiment à la procession d'ouverture des célébrations ?

L'important ici n'est pas le côté démonstratif de la participation corporelle. Nous n'avons pas à copier les danses africaines. Mais il se produit une perte grave d'intensité et de vérité humaine si l'Esprit n'a d'autres chemins pour agir que notre oeil et notre oreille. Qu'est-ce qu'une acclamation dans laquelle tout l'être n'est pas investi ? Une psalmodie où tous « nos intérieurs » ne balancent pas avec les versets parallèles ? Des mains qui ne bougent jamais pour supplier ou louer ? [11]

Parfois, je regrette l'époque des rubriques, quand les introductions au missel et aux rituels décrivaient minutieusement les gestes à poser. C'était rigide bien souvent, mais c'était moins banal que certaines allures désinvoltes dont nous sommes témoins de nos jours. Que de processions d'entrée donnent l'impression qu'on rentre de l'étable après avoir fait la traite des vaches  ! Que penser du président qui se rend de l'ambon à l'autel les mains dans les poches ? Ou s'assoit au siège présidentiel, les jambes croisées ? Faudrait-il ressusciter les leçons de bon maintien ?

Propos pessimistes, direz-vous ? Peut-être. Caricatural ? Sans aucun doute. Avant tout, ces remarques veulent inviter à observer ce qui se passe, à réviser nos pratiques, à donner le goût de faire du vrai et du beau. Nous avons fait de grands pas. Nous pouvons en faire d'autres. Nous avons beaucoup investi dans la liturgie dans les années qui ont suivi Vatican II. Puis, nous nous sommes intéressés à d'autres dimensions de notre pastorale. Il est temps de faire ceci sans négliger cela.

« Je vous exhorte, frères, au nom de la miséricorde de Dieu, à offrir vos corps, en sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu : ce sera là votre culte spirituel. » (Romains 12,1) Pétris de chair et d'esprit, nos corps ne sont-ils pas appelés à l'exultation dans l'admirable alliance qui nous marie à Dieu dans la célébration liturgique ?

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[1] Louis-Marie CHAUVET la reprend dans ses travaux, notamment : Les sacrements. Parole de Dieu au risque du corps, coll. « Vivre, croire, célébrer - Recherches », Paris, Éditions de l'Atelier, 1993, p. 38-84 ; Symbole et sacrement. Une relecture sacramentelle de l'existence chrétienne, coll. « Cogitatio Fidei », no 144, Paris, Cerf, 1990, 582 p. ; Du symbolique au symbole. Essai sur les sacrements, coll. « Rites et symboles », no 9, Paris, Cerf, 1979, 306 p.

[2] Cf. ROUVILLOIS Samuel, Corps et Sagesse. Philosophie de la liturgie, coll. « Aletheia », Paris, Fayard, 1995, 490 p.

[3] VERGOTE, Antoine, Dette et désir, Paris, Seuil, 1978, p. 132.

[4] SCOUARNEC, Michel, Vivre, croire, célébrer, coll. « Foi vivante », no 349, Paris, Éditions de l'Atelier, 1995, p. 64.

[5] CYPRIEN, L'oraison dominicale, 3, éd. M. Reveillaud, Paris, 1964, p. 80.

[6] AMBROISE, Des mystères , 54, éd. Botte, coll. « Sources chrétiennes », 25 bis, p. 189.

[7] AUGUSTIN, Sermon 227 ; PL 38, 1109, cité par Paul DE CLERCK, L'intelligence de la liturgie, coll. « Liturgie », Paris, Cerf, 1995, p. 37. On lira avec profit l'ouvrage de P. De Clerck, surtout le chapitre II « Une perception du corps et des sens », p. 35-63.

[8] Règle de saint Benoît, Antoine Dumas (éd.), coll. « Foi vivante », no 182, Paris, Cerf, 1977, p. 77.

[9] « Les neufs manières de prier de saint Dominique », Codex Rossianus no 3, dans M.-H. VICAIRE, Saint Dominique de Caleruega d'après les documents du XIIIe siècle, Paris, Cerf, 1955, p. 261.

[10] SCOUARNEC, Michel, op. cit., p. 65.

[11] GELINEAU, Joseph, Libres propos sur les assemblées liturgiques, coll. « Vivre, croire, célébrer », Paris, Éditions de l'Atelier, 1999, p. 55.