L'Institut offre plusieurs cours de 15 heures et 30 heures, en plus du format courant de 45 heures.

Tous les cours de premier cycle sont ouverts aux auditeurs et auditrices libres, i.e. qui ne souhaitent pas suivre un programme universitaire.

Il suffit de s'inscrire au moins deux semaines avant le début du cours et d'acquitter les frais d'inscription et de scolarité.

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Qu'est-ce que
l'Institut de pastorale ?


L'Institut de pastorale est le centre universitaire montréalais du Collège universitaire dominicain, fondé en 1900, dont le siège social est à Ottawa.

Depuis près de 800 ans, la tradition spirituelle et intellectuelle des Dominicains se caractérise par la recherche de la vérité, l'exigence, la rigueur et la liberté dans la réflexion, une sensibilité aux contextes culturels et sociaux, le service explicite de l'Évangile et de l'intelligence de la foi.

Depuis 1960, l'Institut de pastorale incarne cette tradition à Montréal, dans les domaines de la vie chrétienne et ecclésiale. Professeurs et étudiants y forment une communauté d'apprentissage et de recherche, dans l'esprit des collèges qui étaient l'unité de base des universités dès leur fondation au Moyen Âge. C'est l'université à taille humaine !

L'Institut vise prioritairement le service pastoral des communautés chrétiennes, l'éducation de la foi et la proposition de l'Évangile dans le monde actuel.

L'Institut de pastorale partage le statut universitaire du Collège dominicain. Les programmes et les diplômes de l'Institut sont reconnus par le Ministère de l'Éducation du Québec.

Plus d'information sur l'énoncé de mission et le statut universitaire de l'Institut.

Dans ce texte :




Gabor Csepregi
ancien professeur de philosophie au Collège dominicain d'Ottawa, et ancien président du Collège

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d'une conversion à l'autre

Revue "la vie spirituelle"

Ce numéro de la revue « la vie spirituelle » porte sur le thème de la seconde conversion.

Il a été préparé par l'équipe de l'Institut de pastorale et les articles sont disponibles dans notre bibliothèque virtuelle : Janvier 2004

Retour aux livres. Quelques réflexions sur la lecture.

Gabor Csepregi
(ancien professeur au Collège dominicain d'Ottawa)

Conférence présentée à l'Institut de pastorale,
pour la journée inaugurale de l'année académique 2004-2005

Un grand écrivain est comme un grand scientifique :
grâce à son oeuvre, quelque chose de vital
est révélé au monde.
(Stephen Vizinczey)

Le sens d'une vie est au centre de tout vrai roman,
le romancier digne de ce nom a la tâche d'inviter le lecteur
à réfléchir sur le sens de la vie.
(Walter Benjamin)

D'ordinaire, la rentrée signifie pour vous un retour concret aux livres. Vous devez acheter les livres et fréquenter les bibliothèques. Les vacances doivent faire place aux études, les voyages à des occupations plus sédentaires. Il n'est donc pas hors propos de réfléchir, au début de l'année universitaire, sur la nature et la signification de la lecture.

Le sujet de ces quelques réflexions que je vous propose n'est pas tant la lecture que vous devez faire pour satisfaire aux exigences d'un cours. J'aimerais plutôt parler de « la rentrée littéraire », de la lecture d'un genre littéraire particulier, le roman. Mon but est d'attirer votre attention sur la valeur du contact répété avec les produits de l'imagination de quelques êtres fort doués.

Le sort de la lecture

Un article récent, publié dans le New York Times, a révélé que les Américains lisent de moins en moins. Plus de la moitié de la population n'a le moindre contact avec un poème, un roman ou une pièce de théâtre. Cependant, ce qui constitue un sujet d'inquiétude, c'est surtout le désintérêt affiché par les jeunes : en 1982, 59,8% des jeunes de 18 à 24 ans ont lu des oeuvres littéraires. En 2002, seulement 42,8% des adolescents ont manifesté un goût pour la littérature. La même baisse est constatée chez les adultes de 25-34 ans : on passe de 62,1% à 47,7%. Nous pouvons sans doute observer les mêmes changements au Canada.

Il serait intéressant de mettre en lumière les causes de la modification de notre rapport aux oeuvres littéraires. Une observation de nos milieux de vie immédiats nous permet d'affirmer que la prolifération de appareils informatiques, l'omniprésence de la télévision et des revues de toutes sortes constituent l'une des causes majeures de ce changement. Pour ma part, je crois que l'accélération prodigieuse de notre vie et l'absence d'espace calme – ce que les Allemands appellent Spielraum – pourrait expliquer la désaffection pour la lecture.

Combien d'entre nous sont capables de lire pendant des heures, sans interruption, sans être dérangés. Or l'absence de silence exerce un effet considérable sur notre capacité de concentration. Apparemment, aux États-Unis, 75 % des jeunes lisent tout en étant exposés aux sons émis par la télévision, la radio, ou le système de son, et souvent – comme bien des parents le savent – les trois à la fois.

La lecture exige aussi du temps. Même si nous y consacrons de nombreuses heures par jour, nous devons avouer que nous ne pouvons lire qu'une fraction infiniment petite des oeuvres disponibles. George Steiner parle, à juste titre, de la « fascination des rangées de livres non encore ouverts ». La fascination semble faire place aujourd'hui à l'oubli. Car nous sommes trop sollicités. Exposés à trop de demandes, nous ne voulons laisser passer aucune d'entre elles. Nous n'avons plus le temps pour plonger dans une lecture qui exige de nous une attention soutenue et prolongée. Notre époque favorise la distraction et non pas la sélection réfléchie de quelques activités. Notre vie est marquée par l'idéologie du profit : il faut profiter de la vie, c'est-à-dire saisir et conserver toutes les possibilités qu'elle peut nous offrir.

Les universités doivent être les lieux où la lecture est une occupation quotidienne. Toutefois, deux facteurs importants semblent influencer le développement des habitudes d'apprentissage. Les humanités demandent aux étudiants de bien connaître le passé. Mais les sciences les invitent plutôt à se tourner vers l'avenir. Une telle orientation laisse sa marque sur leur manière d'assimiler l'enseignement nécessaire. Les humanités accordent encore une grande place aux lectures; les sciences demandent aux élèves d'emprunter d'autres chemins.

De nombreux jeunes universitaires entreprennent des études avec un but bien précis : l'obtention d'un emploi. Peu sont intéressés ou sont en mesure de dépenser 15 000 à 20 000 dollars sur une période de 4 ans sans avoir une visée bien précise. La visée utilitaire détermine le caractère de leurs études : ils lisent ce qui est requis pour passer les cours avec succès, rien de plus. J'ai déjà vu des étudiants vendre tous leurs livres quelques jours après l'obtention de leur diplôme.

Pourquoi faut-il encore, dans ce contexte, encourager les jeunes à fréquenter les bibliothèques et les librairies ? Quel est l'apport de la lecture des romans ? Pourquoi la littérature ? Pourquoi lire ? Poser ces questions, c'est aussi s'interroger sur la signification de l'art dans notre vie : pourquoi l'art ? pourquoi la musique ou la peinture ?

La lecture

Essayons de définir, rapidement, ce qu'est la lecture. Selon Jean-Paul Sartre, lire, c'est prendre un livre et faire glisser les mots sous les yeux. La lecture est une forme de communication et d'échange avec une oeuvre écrite, une interaction dynamique entre le texte et le lecteur. Elle a un aspect subjectif : le comportement conscient du lecteur, sa compréhension, son attitude, ses mouvements, ses facultés, sa réaction, etc., bref tout ce que nous pouvons considérer comme les éléments d'une psychologie de la lecture. D'autre part, son aspect objectif est le texte, cette réalité complexe et structurée, qui fait apparaître une multiplicité de significations.

Nous pouvons porter le regard sur l'un des deux pôles de cette communication complexe. Même si nous considérons l'acte de lire, nous ne pouvons jamais ignorer complètement l'objet auquel se rapporte cet acte. Inversement, notre examen de la structure de l'oeuvre ne peut se réaliser sans faire référence à l'acte.

L'oeuvre littéraire

Attardons-nous sur l'objet même de la lecture : le roman. Selon Nicolai Hartmann et Roman Ingarden, l'oeuvre littéraire est une unité composée de couches hétérogènes. Un roman est une construction étagée à plusieurs niveaux et constituée de plusieurs couches hétérogènes.

  • La première comprend le comportement des personnages, leurs paroles et gestes, les situations physiques sous leurs aspects temporel et spatiaux.
  • La deuxième nous fait accéder aux intentions, aux désirs, aux conflits et aux résolutions des conflits. Nous sommes devant une certaine tension provoquée par la rencontre des désirs, des sentiments et des pensées des divers personnages.
  • La couche suivante est celle des caractéristiques intérieures ou morales. Elle nous permet de distinguer le méchant du bon, l'honnête du malhonnête, le courageux du lâche, etc.
  • La dernière couche nous fait entrevoir le destin des personnages, leur vie dans sa totalité. Elle dévoile le sens de cette vie. (Le terme sens évoque ce qui justifie, explique une vie, lui accorde une certaine cohérence.)

Roman Ingarden estime que la couche ultime d'une oeuvre littéraire est la qualité ou la valeur métaphysique. Il s'agit du sens global qui permet au lecteur de ramener tous les éléments de l'oeuvre à un noyau central. Celui-ci est éprouvé plutôt comme une émotion dominante et non pas comme une théorie formulée à l'aide des concepts. C'est un sens global, universel, totalisant qui s'annonce et se développe dans toutes les composantes de l'oeuvre.

Ce sens est senti par le lecteur comme une atmosphère : celle-ci plane sur les personnages et pénètre l'ensemble de leurs actions. Nous pouvons la désigner par les termes sublime, tragique, terrible, triste, sacré, grotesque, ravissant, serein, etc. Elle est comme un nuage qui enveloppe le roman, une réalité silencieuse qui parle et une parole qui se répand sans bruit. Lorsque le lecteur entre dans cette atmosphère, il a l'impression de sortir de son monde habituel et de se retrouver dans un univers ayant ses propres caractéristiques spatiales et temporelles.

D'habitude, dans la vie de tous les jours, nous ne remarquons pas les qualités métaphysiques. Il arrive, toutefois, qu'elles se présentent à nous, se manifestant avec toute leur valeur positive. Dans ces rares occasions, sans que nous les ayons provoquées, elles nous saisissent et dévoilent le sens profond de notre vie. Puisqu'elles se montrent dans les circonstances extrêmes ou, du moins, inhabituelles, elles nous surprennent et provoquent en nous une profonde agitation. Elles apparaissent dans ce que le philosophe Karl Jaspers appelait des « situations-limites ».

L'oeuvre d'art littéraire, en revanche, nous offre la possibilité d'une contemplation calme et sereine des qualités métaphysiques. Par la combinaison judicieuse des couches et, en particulier, par la représentation des actes des personnages et de leurs conflits, l'écrivain nous met en face du sens de notre vie. Bien que cette rencontre induit une vive émotion, nous sommes quand même épargnés du « choc existentiel ».

La vérité du roman

Selon le philosophe tchèque Jan Patocka,

l'écrivain est un révélateur de la vie, du sens de la vie dans le tout et dans les parties. Outre l'approche objective, outre la psychologie, la sociologie, l'historiographie, etc., il existe encore une manière tout autre de saisir la vie dans son fonctionnement concret, dans ses phénomènes concrets.

La lecture nous fait donc accéder à une connaissance. Tout comme dans le domaine de la recherche scientifique, la valeur de la connaissance se mesure par sa capacité de nous livrer la vérité.

Mais qu'est-ce que la vérité en littérature ? Bien sûr, nous ne pouvons pas parler de la vérité au sens de correspondance entre un jugement et un état-de-chose objectivement existant. Le contenu des oeuvres littéraires est le fruit de l'imagination de l'auteur. Le roman reste une oeuvre de fiction même si nous sommes parfois en mesure de constater une correspondance entre les personnages du roman et les gens qui vivent à un moment de l'histoire.

Nous pouvons considérer l'oeuvre littéraire comme vraie lorsque nous constatons que ses diverses composantes forment un ensemble cohérent. Elles se trouvent liées les unes aux autres sans contradictions, d'une manière harmonieuse. C'est la « conséquence objectale » qui constitue le critère de la vérité : le développement du récit suit une ligne conséquente. Le lieu, le temps, l'intrigue, les gestes, les façons d'agir, de parler et de vivre, les caractères, les destinées, le style d'écriture, etc. forment un tout cohérent.

La valeur de vérité de l'oeuvre se définit également par son degré de fidélité à la vie. Être fidèle signifie qu'il existe une correspondance entre les divers éléments du roman (comportement, désir, disposition morale, etc.) et les traits humains évidents ou les caractéristiques d'un type humain particulier. Les valeurs, les situations, les actes, les destins forment une unité et correspondent à ce que nous considérons comme éminemment ou typiquement humain.

Toutefois, dans la vie, nous ne rencontrons pas des types mais des individus concrets. Fidélité veut alors dire que les traits du personnage dépeint dépassent le typique et nous mettent en présence d'un être unique. Certes, nous n'avons pas de critères pour affirmer que tel ou tel individu est vrai. Nous ne pouvons que sentir que Julien Sorel ou Gina Sanseverina vivent effectivement.

Enfin, la vérité de l'oeuvre se trouve dans son idée générale, dans sa qualité métaphysique. Le roman, comme je viens de le dire, nous révèle une vie dans son ensemble; il permet d'accéder à ce qui est essentiel dans la vie, ce qui explique une vie, ce qui s'affirme comme son sens. Ce sens n'est jamais clairement énoncé. Si c'est le cas, il manque de force persuasive. Il est toujours suggéré surtout par le comportements des personnages, et leur dialogues, leurs silences. Et, si le lecteur est attentif et affiche un grand intérêt pour le développement du roman, ce sens le traverse et prend vie en lui. Il se peut que la situation décrite ou le comportement représenté lui soit tout à fait étranger. Pourtant il arrive à s'écrier : « oui, c'est ainsi ». Le sens est « intérieurement vrai », selon le mot de Jan Patocka. Ici encore, la vérité est sentie plutôt que constatée et énoncée à l'aide des concepts.

Jan Patocka accorde une grande importance à la connaissance de la vérité comme sens : il parle d'une connaissance intuitive du singulier – d'une saisie de l'objet qui enrichit notre sensibilité, notre savoir, notre connaissance du monde. Certes, ce sens doit être re-créé par l'imagination; il fait appel à une réflexion imaginaire. Cette réflexion porte sur l'ensemble d'une vie et sur un monde où cette vie se déploie. L'écrivain n'invente pas un sens, il ne projette pas, il présente un monde et dévoile le sens propre à ce monde. A l'aide du langage, il fait voir un monde dans toute son intégralité et ce qui constitue sa trame vivante.

Le roman nous permet de voir

Contrairement aux mass media, toujours à l'affût du sensationnel, le roman nous offre une vision plus complète et plus fidèle de la réalité. L'analyse la plus profonde et la plus sobre des caractères, des enjeux, des possibilités, des situations sociales les plus diverses se trouvent dans les romans. Marqués par les intérêts économiques et politiques, les médias ne sont pas en mesure de mettre en lumière les motifs véritables et les conséquences réelles des décisions touchant notre vie en société. Un journaliste ou un commentateur de télévision non seulement manque du temps pour préparer une analyse profonde des événements politiques, mais il ne jouit pas non plus d'une autonomie véritable. Les médias représentent une puissance inouïe dans le monde occidental; il est donc tout à fait logique qu'ils représentent et défendent les intérêts des puissants. Ils savent bien que la vérité est dangereuse : elle constitue un danger pour la conservation et la croissance du pouvoir militaire, économique et politique. Si nous voulons voir clair, nous devons laisser les journaux, fermer notre appareil de télévision et nous tourner vers le roman.

Je viens d'acheter un roman remarquable, traduit récemment en français : Un millionnaire innocent de Stephen Vizinczey. Cette oeuvre présente le caractère de personnes qui n'ont qu'un seul objectif dans la vie : s'enrichir et ainsi accroître leur puissance. Vizinczey nous offre une brillante analyse du caractère et de la mentalité des principaux représentants du système judiciaire américain : les juges, les avocats, les officiers, etc. Il montre comment la recherche d'indépendance n'est pas tolérée au moment où celle-ci se heurte à la cupidité et à la soif du pouvoir.

Le récit nous met en présence de deux mondes : un monde prosaïque, valorisant l'efficacité, l'argent, la violence, le mensonge, et un monde marqué par la gratuité, le dévouement, l'amour et l'authenticité. En dépit du dénouement tragique du roman, l'auteur, doté d'un sens de la justice, laisse entrevoir la possibilité de vivre dans un monde meilleur. Ce monde est fondé sur les émotions nobles et fortes qui résistent aux pressions exercées par les forces empiriques.

Outre les destins individuels, la constitution psychologique des différents personnages, ce roman nous permet de prendre connaissance de ce que nous pouvons appeler l'esprit du temps : les mentalités dominantes, l'âme collective d'une communauté, les objectifs et les valeurs propres à certaines professions. Nous nous familiarisons avec le comportement, les coutumes, les valeurs d'une époque. En contemplant ces tableaux, nous nous reconnaissons tels que nous sommes. Il se peut que l'image présentée nous paraisse étrangère, peut-être trop exagérée. Notre réaction est sans doute due à notre incapacité de reconnaître ce qui nous arrive et de cerner les nouvelles valeurs qui, sans que nous nous en rendions vraiment compte, peuvent déjà inspirer nos décisions et nos actions.

Le roman détruit nos illusions

Il est bien connu de nous tous que nos décisions et actions peuvent être entachées de nombreuses illusions. N'avons-nous pas parfois l'impression de ne pas savoir ce que nous sommes et d'ignorer nos forces et nos possibilités réelles ? Ce qui rend la connaissance de soi difficile, c'est notre tendance à nous identifier à des rôles que nous occupons au sein de la société. Nous nous croyons plus ou moins vertueux, puissants, intelligents, raisonnables, créatifs, que nous ne le sommes réellement. Dans son Vérités et mensonges en littérature, Stephen Vizinczey a montré avec brio comment les grands écrivains nous privent de nos idées fausses sur les motifs de nos actions, les buts que nous croyons importants dans notre vie, les passions qui marquent nos vies, les événements de notre histoire personnelle et sociale. Stendhal, par exemple, nous rappelle que l'écart entre nos intentions calculées et les résultats de nos actions concrètes ne peut jamais être comblé. Le grand problème de Stendhal est la tension constante qui existe entre nos véritables sentiments et les attentes de la société dans laquelle nous vivons. Nous tentons de fausser nos sentiments pour répondre adéquatement à ces attentes et ainsi nous transformer en une machine bien réglée. Cependant, notre volonté de plaire et de s'ajuster se heurte à un échec lorsque nos propres impulsions surgissent et entrent en conflit avec les rôles que nous octroient la famille, le milieu du travail ou les institutions.

Plusieurs grands écrivains nous lancent un avertissement au sujet de l'ignorance ou de la méconnaissance de nos émotions. Nos sentiments ou les passions sont loin d'être aveugles, comme nous avons tendance à croire. C'est plutôt l'homme froid et rationnel, fermant ses oreilles à la voix de son coeur, qui fait preuve de surdité. Certes il n'est pas facile comprendre et de suivre ses sentiments. Il nous arrive de nous tromper lorsque, par exemple, nous faisons confiance à quelqu'un. Cependant, dans la mesure où nous prenons conscience de nos émotions et apprenons à les mieux connaître, nous devenons plus éclairés au sujet des conséquences plausibles de nos réactions affectives.

J'ajouterai qu'il existe une formation et une culture du coeur. Outre la connaissance de soi, elles nous permettent d'apprécier les valeurs les plus diverses et de porter un jugement sur les actes et les oeuvres qui sont les « porteurs » concrets de ces valeurs.

Le roman nous rend libres

Northrop Frye, dont la philosophie de l'éducation mérite d'être étudiée et reprise, a déclaré dans l'un de ses textes que le but de l'éducation libérale – l'éducation qui rend libre – consiste à faire naître chez l'étudiant une « inadaptation névrotique », une attitude critique par rapport au monde. Celui ou celle qui apprécie Bach ou Dante ne pourra plus écouter les programmes débiles diffusés par la télévision et la radio, se détournera de la plupart des discours prononcés par les politiciens. Une nouvelle manière de voir la société est rendue possible par la vision des romanciers et par la compréhension de véritables motifs des personnages imaginés.

Les grands écrivains remettent en question toute autorité qui exige de nous un conformisme servile. Ils nous forcent à penser comme un individu autonome, capable de choisir et de rester fidèle à ses convictions, à ses désirs, ses talents personnels. Ils nous mettent en contact avec des personnages vivant en marge de la société qui ont pourtant une sensibilité plus fine, une intelligence plus robuste que les riches et les détenteurs du pouvoir. Chacun est traité selon sa propre valeur et non pas selon le rôle qu'il assume au sein d'une société. Pour cette raison, les grands romans sont subversifs. Car ils remettent en question, contestent, rejettent les mentalités dominantes, les manières habituelles de considérer la vie et d'envisager les rapports humains. Tandis que le pouvoir politique et les institutions cherchent à justifier leurs idéologies, les opinions et les mensonges de l'époque, les romans évaluent les motifs et les actions de chacun selon leur juste valeur.

Il faut, bien sûr, jouir des circonstances favorables pour produire des oeuvres « subversives ». Il faut surtout avoir du temps, du loisir pouvoir lire et penser, poser de nouvelles questions et trouver de nouvelles réponses.

Il n'y a pas de grande littérature sans de grands lecteurs disposant de beaucoup de temps, et qui ne soient pas assez engagés dans la société pour avoir peur du changement.  (Stephen Vizinczey)

Il faut avoir du courage pour remettre en question les opinions reçues et ainsi créer des chefs d'oeuvre même là où les libertés individuelles sont écrasées.

Mensonge en littérature

Il n'est pas facile de provoquer cette « inadaptation » dont parle Frye. La plupart de lecteurs tendent à prendre leur distance des oeuvres qui ne correspondent pas à leurs opinions. Car l'accueil du nouveau va souvent de pair avec la prise de conscience de sa propre ignorance et de ses propres erreurs.

Nous sommes hautement vulnérables lorsque nous sommes plongés dans un roman. La lecture fait appel à toutes nos facultés : à notre imagination, à notre mémoire, à notre sensibilité, à ce que les psychologues appellent notre subconscient. Lire est aussi une activité corporelle; tous nos sens et muscles sont tendus lors d'une lecture captivante.

Sans doute y a-t-il beaucoup de livres qui nous présentent la vie humaine non pas telle qu'elle est ou telle qu'elle devrait être mais telle que nous aimerions qu'elle soit. Hélas, nombreux sont les lecteurs qui n'accordent leur attention qu'à ces sources de flatteries et de consolations.

Le dénouement de Un millionnaire innocent est tragique. La version film n'a jamais été produite à cause du refus de l'auteur de changer la fin du roman et ainsi de laisser les lecteurs vivre avec leurs illusions. D'où l'importance des critiques littéraires et des éducateurs. Ils doivent mettre en valeur non pas les oeuvres qui confirment nos vues, mais plutôt celles qui nous troublent et même nous bouleversent, nous permettant d'acquérir de nouvelles idées sur l'ensemble de la vie humaine.

En guise de conclusion

Il y a une différence entre la lecture d'une oeuvre bon marché et d'une oeuvre littéraire ayant une grande valeur artistique. La première est reçue passivement. La deuxième exige du nous une activité : la signification de l'oeuvre doit être comprise, saisie, dégagée. Certes, celle-ci peut se modifier chaque fois que nous relisons une oeuvre. La lecture contribue ainsi à notre croissance personnelle : nous arrivons à voir comment nous sommes faits, nous les humains.

La passion pour les romans nous enseigne aussi comment nous devons lire une oeuvre non-littéraire. Nous pouvons nous laisser porter par un dialogue de Platon, accueillir son contenu et le répéter sans le remettre en question. Mais nous pouvons également poser des questions durant notre lecture, dégager certains problèmes non résolus, signaler de nouvelles difficultés, même des contradictions, et mettre en relief la signification actuelle des idées exprimées. Cette prise de position active nous permet de développer et d'affiner un esprit critique, c'est-à-dire une capacité de juger les arguments présentés par un philosophe ou un théologien. Voilà ce qui me paraît une importante contribution de la lecture active : elle cultive et affine notre aptitude à porter de véritables jugements.

Bibliographie

William Barrett, Time in Need, Forms of Imagination in the Twentieth Century, New York, Harper & Row, 1972.

Northrop Frye, Pouvoirs de l'imagination, trad. J. Simard, Montréal, HMH, 1969.

Nicolai Hartmann, Ästhetik, Berlin, 1966.

Roman Ingarden, L'oeuvre d'art littéraire, trad. P. Secretan, Lausanne, L'Age d'Homme, 1983.

Jan Patocka, L'écrivain, son « objet », trad. E. Abrams, Paris, Presses Pocket, 1990.

Stephen Vizinczey, Un millionnaire innocent, trad. M. Perrier, Monaco, Éditions du Rocher, 2003.

Stephen Vizinczey, Vérités et mensonges en littérature, trad. P. Babo et M.-C. Peugeot, Monaco, Éditions du Rocher, 2001.

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