L'Institut offre plusieurs cours de 15 heures et 30 heures, en plus du format courant de 45 heures.

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L'Institut de pastorale est le centre universitaire montréalais du Collège universitaire dominicain, fondé en 1900, dont le siège social est à Ottawa.

Depuis près de 800 ans, la tradition spirituelle et intellectuelle des Dominicains se caractérise par la recherche de la vérité, l'exigence, la rigueur et la liberté dans la réflexion, une sensibilité aux contextes culturels et sociaux, le service explicite de l'Évangile et de l'intelligence de la foi.

Depuis 1960, l'Institut de pastorale incarne cette tradition à Montréal, dans les domaines de la vie chrétienne et ecclésiale. Professeurs et étudiants y forment une communauté d'apprentissage et de recherche, dans l'esprit des collèges qui étaient l'unité de base des universités dès leur fondation au Moyen Âge. C'est l'université à taille humaine !

L'Institut vise prioritairement le service pastoral des communautés chrétiennes, l'éducation de la foi et la proposition de l'Évangile dans le monde actuel.

L'Institut de pastorale partage le statut universitaire du Collège dominicain. Les programmes et les diplômes de l'Institut sont reconnus par le Ministère de l'Éducation du Québec.

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d'une conversion à l'autre

Revue "la vie spirituelle"

Ce numéro de la revue « la vie spirituelle » porte sur le thème de la seconde conversion.

Il a été préparé par l'équipe de l'Institut de pastorale et les articles sont disponibles dans notre bibliothèque virtuelle : Janvier 2004

Images de Jean-François Kieffer,
Mille images d'évangile,
Presses d'Ile de France, 2000

Luc : un Évangile pastoral pour aujourd'hui

Francine Robert
Prêtre et Pasteur vol. 100 n° 9 (1997), p. 514-524

L'Évangile de Luc offre plusieurs des pages les plus connues et appréciées des chrétiens : les bergers de Noël, l'Annonciation et la Visitation, Zachée, les disciples d'Emmaüs, les paraboles de « l'enfant prodigue » et du « bon Samaritain », etc. Tous ces récits si évocateurs et largement utilisés en pastorale sont propres à l'Évangile de Luc. Une originalité féconde !

Pourtant, on ne rend pas justice à cette originalité en utilisant ces récits à la pièce ; c'est l'Évangile dans sa cohérence d'ensemble qui est original, son organisation, ses thèmes et ses insistances. L'originalité de l'oeuvre de Luc a fait l'objet de nombreux commentaires. Dans cet article, j'aimerais la mettre en valeur en fonction d'enjeux pastoraux actuels, à partir de thèmes comme la route, la table, la pratique chrétienne et l'Esprit. Chaque Évangile est en lui-même une pratique pastorale ; celui de Luc, dans sa dynamique d'ensemble, suggère une certaine lecture des défis pastoraux qui me paraît fort inspirante pour aujourd'hui.

J'ai résolu moi aussi d'en écrire un récit ordonné... (1,3)

Comme les autres évangélistes, Luc met de l'ordre dans ses sources [1] . Dans notre culture intéressée aux faits, on pense d'abord à un ordre chronologique strict. Mais les auteurs d'Évangiles sont théologiens et pasteurs, soucieux d'enseigner plus que de renseigner, de catéchiser bien plus que d’écrire l'histoire factuelle. Luc présente une oeuvre structurée en fonction de ce qu'il souhaite proclamer du mystère de Jésus, en vue du cheminement de foi de ses lecteurs. Cette structure elle-même est donc porteuse de sens et vaut qu'on s'y arrête. Voici une suggestion de structure simple, en cinq étapes :

  1. le prologue des récits de l'enfance (1 - 2)
  2. rôle de Jean, débuts de Jésus et mission en Galilée (3 - 9,50)
  3. voyage et ministère sur la route vers Jérusalem (9,51 - 19,27)
  4. intervention de Jésus à Jérusalem (19,28 - 21,38)
  5. Passion et récits d'apparition (22 - 24)

Dans cette structure, la section 3 se démarque des autres Évangiles. Seul Luc présente un aussi long « voyage » de Jésus. Il y regroupe de nombreux textes qui lui sont propres, dont plusieurs enseignements. Comme s'il invitait le lecteur à se mettre patiemment en route à la suite de Jésus.

Les sections 1 et 5 révèlent aussi une grande originalité. Les récits de l'enfance et les récits d'apparition sont tous propres à Luc, et son récit de la Passion présente plusieurs traits particuliers. De plus, ces chapitres d’entrée et de finale se répondent entre eux. Le prologue fonctionne comme une ouverture d'opéra : les principaux thèmes de l'oeuvre y sont déjà annoncés. Ce n'est pas la naissance d'un enfant-Jésus qui intéresse Luc mais bien l'avènement, dans l'histoire humaine, du Fils et Sauveur dont on proclame la Résurrection et la Seigneurie. On constate par exemple que tous les titres que la foi donnera au Ressuscité sont déjà proclamés par l'ange des annonces. Le prologue de Luc renvoie ainsi vers l'avenir de cette histoire, car il sert de charnière théologique entre le passé et cet avenir. Soucieux de montrer la cohérence du projet de salut de Dieu, Luc tisse son prologue de figures et de formules empruntées à l'Ancien Testament. Élisabeth et Marie s'inscrivent dans la tradition des femmes dont Dieu suscite la fécondité et, comme Zacharie, elle prient et parlent avec les mots anciens. C'est sur fond d'une longue tradition d'Alliance que Luc proclame la Nouveauté du salut dans l'Histoire.

La cohérence et les idées-force d'un Évangile apparaissent aussi dans les renvois thématiques et littéraires inscrits dans le texte et dans le vocabulaire lui-même. La rigueur de l'écriture donne comme des « clins d'oeil » au lecteur ; ils suggèrent : « tu reconnais ceci ? tu fais le lien avec tel autre texte ? ». Nous ne savons pas les Évangiles par coeur, et encore moins l'Ancien Testament, mais plusieurs de ces renvois sont indiqués dans nos bibles ; ils valent la peine qu'on soit curieux. Ainsi, par le simple choix des mots, Luc tisse plusieurs liens évocateurs entre son prologue et sa finale : la « salle-d'hôtes » de la Cène rappelle celle de Bethléem ; les titres de Christ, Roi et Sauveur proclamés par le Ciel sont tournés en dérision à la Croix, sous un ciel silencieux ; le « pourquoi me cherchiez-vous ? » de Jésus à ses parents fait écho au « pourquoi cherchez-vous le Vivant parmi les morts ? » ; l'espérance des disciples d'Emmaüs (déçue) était celle de Zacharie et Anne, etc [2] . Ces échos de l'Ancien Testament et de Pâques dans les récits de Noël invitent à autre chose qu'une lecture attendrie par la naissance d'un bébé. Au-dessus de cet enfant qu'on dit trois fois « couché dans une mangeoire », on pourrait écrire « prenez et mangez ; ceci est mon corps livré pour vous ». Luc stimule notre capacité à s'étonner devant le mystère (2,18 ; 24,12). Il nous invite à « mettre-ensemble » ces signes de Dieu, comme Marie faisant sur ces événements un travail de « symbolisation » (selon le verbe grec utilisé en 2,19 : sumballô).

Dans quelle histoire sommes-nous embarqués ?

Le troisième Évangile est écrit en monde grec, par un Grec, pour des Grecs. Ainsi, déjà quelques dizaines d'années après la mort-résurrection de Jésus, l'auteur relève un défi pastoral un peu voisin du nôtre : stimuler l'intelligence de la foi dans une culture plutôt étrangère à l'univers « naturel » de cette foi, l'héritage du Judaïsme. Luc est en monde « païen » ! Certes ses lecteurs sont chrétiens, déjà « aimant Dieu », selon le sens du nom de Théo-phile à qui le livre est dédié. Ces « Théophile » ont pourtant besoin d'adapter, d'approfondir et de consolider leur compréhension de la Bonne Nouvelle (1,1-4). Les écrits antérieurs sur Jésus ne dispensent pas l'auteur-catéchète de son travail : adapter la Bonne Nouvelle à « son » monde.

Les lecteurs de Luc sont d'une culture étrangère à « l'histoire sainte ». Qu'est-ce à dire ? C'est en monde juif que s'inscrivent d'abord les actes de salut de Dieu, l'événement Jésus et la proclamation chrétienne. Les judéo-chrétiens sont à l'aise avec la notion d'une histoire du salut, se déployant à partir d'Israël vers toute l'humanité. Une histoire universelle cohérente, que Dieu conduit vers un accomplissement : son Règne établi sur la face de la terre. Près de vingt siècles de christianisme ont fait fonds sur cette vision de l'histoire. Mais la culture grecque, un peu comme la nôtre, n'offre pas cette sensibilité naturelle à une « histoire sainte » unifiée. Comme nous, les Grecs ont plutôt conscience de la pluralité et de la fragilité des civilisations, de la sécularité des histoires collectives et souvent erratiques, histoires de guerres gagnées et perdues, d'États montants ou disparus. Qui sait où s'en va le monde ?... Il ne suffit pas de dire « cette histoire sainte est la vôtre » ; l'entrée dans la foi ne modifie pas la culture ambiante. Le défi pastoral de Luc, le nôtre aussi : comment faire percevoir à chacun que l'aventure particulière d'un petit peuple, Israël, et d'un homme, Jésus, atteint son histoire à lui ? Comment inscrire une telle « histoire du salut » dans les histoires personnelles ET collectives, là où on pourra la recevoir vraiment comme Bonne Nouvelle de salut et espérance pour le monde, et non comme frileuse consolation individuelle après la mort ?

Luc a relevé ce défi avec ses propres moyens. Il inscrit la Bonne Nouvelle dans l'universalité de son temps : le recensement de César fait naître Jésus comme citoyen de l'Empire, et sa généalogie remonte jusqu'à Adam, et de Adam à Dieu (4,38) ; la prédication de Jean résonne sur l'horizon politique international. Avec le livre des Actes [3] , Luc illustre le passage de Jérusalem aux grandes cités grecques, païennes, jusqu'à Rome, le New-York du temps ! Dans sa façon de présenter la mission de Jésus, confinée pourtant à la Palestine, Luc inscrit ce même passage : commencée dans une synagogue à Nazareth (4,14ss), la mission se déploiera le plus souvent hors des lieux religieux, sur les routes et aux tables des gens. Routes interdites de Samarie aussi, tables de publicains et de Pharisiens. Dans les Actes, routes de l'Empire et maisons grecques. Routes et tables : lieux ordinaires, universels, séculiers ; lieux de l'histoire au quotidien. Luc les fera converger dans son récit d'Emmaüs, comme terrain d'action privilégié du Ressuscité.

Toutes les routes mènent à...

Le verbe « faire route » revient fréquemment dans le livre de Luc, invitant peut-être le lecteur à se mettre lui-même en chemin [4] . Avant d'être celui du disciple, ce chemin est d'abord celui de Jésus, suggéré par la section originale du livre : le « voyage » vers Jérusalem, le nouvel exode [5] .

Sur toutes les routes que Jean invitait à aplanir, Jésus proclame la Bonne Nouvelle de la patience gracieuse de Dieu ; c'est là une mission prophétique dont il paie le prix. Luc évoque ce voyage vers la mort dès le premier acte public, à Nazareth. Jésus s'associe aux prophètes Isaïe, Élie et Élisée, et poursuit sa route dans l'adversité (4,16ss). Luc insiste plus que tout autre sur la figure prophétique de Jésus, et y associe sa mort comme une conséquence, dans la lignée des prophètes rejetés de l'Ancien Testament. Averti du danger, Jésus poursuit sa route, car « il ne convient pas qu'un prophète périsse hors de Jérusalem » (13,31ss). Ainsi Luc place la mort de Jésus dans une perspective de fidélité à une vie cohérente ; fidèle au visage de Dieu qu'il annonce, il sera victime des refus violents qu'il suscite.

Cette mort du prophète, conséquente avec les options de vie, les lecteurs de Luc pouvaient la comprendre plus aisément que l'idée de rédemption sacrificielle, déjà répandue chez les chrétiens du monde juif. Sans rejeter cette tradition, Luc se montre sensible aux réticences de sa culture ; son Évangile est donc très réservé sur la valeur expiatoire de la mort de Jésus. Il cite l'oracle du « serviteur souffrant » en coupant les phrases sur la mort expiatoire en lien avec les péchés, pour ne retenir que le rejet de Jésus : « on l'a compté avec les sans-loi ». [6]   Luc fait preuve d'un sens théologique et pastoral aigu et ingénieux, en faisant place tant aux sensibilités intellectuelles de son monde qu'à la tradition. Et cette forte figure prophétique de Jésus garde toute sa vigueur aujourd'hui.

Le chemin du Prophète et Fils de Dieu est aussi, au sens figuré, chemin de solidarité humaine. Luc dit Jésus fils d'Adam, juste avant le récit des Tentations. Mené par l'Esprit, Jésus entreprend l'itinéraire d'une humanité qui aura toujours envie de s'arroger les pouvoirs de Fils de Dieu. Le fils d'Adam et de Dieu se voit en effet offrir tout pouvoir : sur les choses de la simple survie, sur les gens et les sociétés, et sur Dieu lui-même. Luc appelle cela « toute tentation » (4,1-13). « Vous serez comme des dieux » disait l'autre, qui s'y connaît en hommes (Gn 3,4s), leur offrant l'illusion de pouvoir échapper à la condition humaine et à la mort. Le rendez-vous de la mort, Luc le ménage au tentateur (4,13 ; 22,1-3.31). Fidèle à son souci d'ordonnancement, il reprend ces trois tentations à la croix, en ordre inverse : pouvoir d'arracher à Dieu le salut de son Élu, de refuser l'impuissance en se révélant Roi, et de sauver la vie de ceux qui vont mourir avec lui (23,35-39). Compagnon de route avec nous jusque dans la nuit de l'Éden, Jésus résiste à ces tentations qui nous hantent et se fait solidaire de l'humanité jusqu'à vivre en liberté la mort qu'elle redoute. Il nous la révèle comme chemin de vie vers Dieu. [7]

En proclamant le pardon dans ce moment limite de sa mort en croix (24,34), Jésus inscrit le visage de grâce de Dieu dans les détours les plus obscurs de toute route humaine : la peur de la fragilité, source du péché. « La manière pour Dieu d'épouser l'homme jusque dans son mal, sa misère et sa méchanceté, c'est d'en être lui-même accablé, de se compromettre dans le refus des hommes au point d'en être mortellement atteint, sans pour autant que ce refus puisse l'anéantir. Ainsi Jésus nous révèle-t-il que sa liberté aimante a partie liée avec notre liberté faillible et meurtrière. » [8] Dans la mort-résurrection de Jésus, le désir de Dieu d'aimer et de sauver est révélé comme plus fort que le mal qui pousse l'humanité à le refuser. C'est l'annonce de la grâce par-delà le refus, « car ils ne savent pas ce qu'ils font ». Annonce d'une Bonne Nouvelle qui libère de la peur de Dieu ; annonce urgente encore maintenant. Annonce qu'on retrouve sur toutes les routes où Jésus engage sa vie dans la vie des hommes et des femmes. Route vers le serviteur malade et le mort de Naïm, routes des amitiés fidèles et des villages hostiles, route du fils cadet en monde païen, de Jéricho pour « sauver ce qui est perdu », des soucis et richesses qui étouffent la Parole, etc. [9]

Et bien sûr route d'Emmaüs, route où les disciples ne reconnaissent plus Jésus ! Ce récit illustre ce que bien d'autres suggèrent : la patience pastorale du faire-route-avec et le consentement véritable aux détours des cheminements. « De quoi parliez-vous en route ? » Donner la parole à ce couple qui prend ses distances, écouter en vérité leur déception face à celui en qui ils ont cru, leur amertume après des rêves de salut dont Dieu s'absente, et cette difficulté pour tout groupe de croyants : « on le dit ressuscité, mais lui, ils ne l'ont pas vu » (24,13ss). Seule la libération de cette parole de blocage et de doute ouvrira ensuite une parole qui interprète autrement les signes de salut, qui fera les liens entre les paroles de l'ancienne alliance, celles de Jésus et celles du difficile présent.

Chez Luc, Jésus stimule l'effort d'intelligence de la foi, qui accompagne l'effort d'intelligence du vécu et du doute. Nous n'avons jamais fini de comprendre... Nous ressemblons parfois à Marie et Joseph qui, sur la route des pratiquants sincères, découvrent soudain qu'ils ont perdu Jésus alors qu'ils le croyaient avec eux (2,41ss). Dans la perspective de cet Évangile, la foi ne peut être qu'un long chemin, jamais une possession achevée et tranquille.  Même pas face au Ressuscité, après deux mentions d'apparitions ! Luc indique le doute des Onze et des disciples, et leur joie, certes ; mais pas leur foi, qui doit encore progresser pour dépasser l'émotion religieuse (24,33ss ; voir Ac 1,6). Cette longue patience du Christ avec ses disciples rappelle l'image du figuier stérile : et si on remettait du fumier ?... [10]

Luc ne se contente donc pas de montrer Jésus sur les routes concrètes ou prophétiques ; il offre des routes et cheminements que les croyants pourront reconnaître comme les leurs. Il nous présente Jésus parcourant lui-même nos chemins d'humanité, dont il assume, par sa façon même d'y vivre, les limites et la grandeur : l'humanité et son histoire sont bien lieu de salut.

La table ouverte et joyeuse du salut

Après avoir « fait-route avec eux », Jésus « se mit à table avec eux ». Le récit d'Emmaüs reprend une autre pratique pastorale de Jésus : la communauté de table. Comme la route, la table sera à la fois ici une pratique concrète de Jésus et une figure qui permet de cristalliser quelques idées-forces de l'Évangile. Luc montre souvent Jésus entrant chez les gens, partageant leur repas. Personne n'est obligé de venir chez lui ; il va chez eux : Pharisiens, femmes, publicains, pécheurs [11] . Comparé à Jean et aux Pharisiens, Jésus n'est pas austère mais festif. « Un glouton et un ivrogne, ami des pécheurs » (7,34). Le lien est fait : dis-moi chez qui tu vas, je te dirai qui tu es ; car la commensalité est signe d'accueil réciproque et de communion. En accentuant cette pratique, Luc donne un support concret au thème majeur de son Évangile : l'annonce du pardon et la joie festive de qui accueille ce pardon pour ce qu'il est, gratuité de Dieu qui, comme dans une parabole propre à Luc, invite à sa table tous ceux qui ne peuvent l'inviter (14,12).

Chez Luc, la perfection de Dieu réside dans sa miséricorde : non pas « comme le Père est parfait » mais bien « comme le Père est miséricordieux » (6,36 ; Mt 5,48). La Bonne Nouvelle du salut est essentiellement accueil gracieux et pardon. Luc l'annonce déjà au prologue, la fait proclamer dès les premiers mots de Jésus, et en fait la mission des témoins du Ressuscité [12] . Plusieurs textes propres à Luc déploient les attitudes concrètes qui manifestent ce mouvement des « entrailles de miséricorde » de Dieu. Les paraboles du Pharisien et du publicain, des deux endettés et des deux fils illustrent l'amour généreux et libre de Dieu envers les pécheurs. La détresse et l'envie de revenir lui suffisent ; même si ça n'est que pour du pain, on fera la fête !

Comme les récits de Zachée et de la pécheresse chez Simon, les paraboles dévoilent aussi deux réactions possibles à cette générosité : la joie d'accueillir ce don, et l'étroitesse de ceux qui fonctionnent au mérite et se croient peu endettés. Leur manque de générosité spirituelle les empêche de partager la joie de Dieu pour ses retrouvailles avec ceux qui étaient perdus [13] . Les fils aînés et les fidèles à la loi seraient pourtant bienvenus à la table du festin que Lévi offre à Jésus. Quel dommage qu'ils soient du genre à se dire : « moi, je ne mange pas de ce pain-là » !

Le mot souvent traduit par « miséricorde » signifie aussi « compassion », comme dans la parabole du bon Samaritain (10,37). Cet élargissement de sens est important car chez Luc tous les exclus sont concernés par la Bonne nouvelle, tout d'abord « annoncée aux pauvres » à Nazareth. Plus que tout autre, cet Évangile proclame les renversements de Dieu : libération des captifs, béatitudes des affamés, affligés, humiliés, souci des exclus, femmes, malades et blessés de la vie. Si la table commune évoque la présence aux gens et le partage, contrairement à la table du riche qui garde ses miettes, bien d'autres textes de Luc concrétisent la pratique de Jésus révélant ce Dieu qui compatit activement aux souffrances, au point de se donner lui-même dans le signe d'une mangeoire... [14]

Pour voir, dire et faire : l'Esprit

A la table de fête chez Lévi, Jésus précise le sens de sa pratique de commensalité : l'accueil de la Bonne Nouvelle appelle la conversion (5,32). De même, Jean en avertissait les foules en route vers lui : la conversion engage sur un chemin concret de partage et de compassion (3,7-18). Les exigences de la pratique chrétienne prennent donc chez Luc les traits même du Dieu que Jésus révèle par sa façon de vivre ; vous serez miséricordieux-compatissants comme lui (6,36s). Le chemin de solidarité humaine de Jésus devient le chemin du disciple : « Toi, fais-route de même ». Luc précise par le geste d'aide concrète du Samaritain la portée du commandement de l'amour : plus loin que les bons sentiments (10,25ss). Les « faiseurs d'injustice » ne pourront se réclamer du seul fait d'avoir mangé et bu devant Jésus (13,26s). Zachée en témoigne, la joie du salut reçu par pure grâce dilate un espace intérieur de gratuité envers les autres ; don et réparation des injustices.

Zachée conjugue les verbes au présent : l'aujourd'hui du salut appelle l'aujourd'hui de la pratique. On se rappellera que les lecteurs de Luc sont peu à l'aise avec la vision d'une histoire sainte universelle évoluant vers son accomplissement. Luc tient compte de cette mentalité historique différente. Seule la pratique concrète de l'Évangile peut inscrire une histoire de salut dans les histoires du monde. Il opère un déplacement original vers l'aujourd'hui du salut (2,10 ; 4,21).  En conséquence, il insiste sur une pratique d'engagement qui transforme le destin concret des gens maintenant ; destin d'exclusion et de mépris, de pauvreté et de faim. Chez Luc, cet engagement atteint jusqu'au terrain très pragmatique de l'argent et de sa loi trompeuse selon laquelle en affaires, il n'y a pas d'amis. Bien avisé l'intendant qui subvertit une telle loi ! [15] La conversion est certes retournement intérieur, mais son chemin conduit jusqu'aux retournements des histoires collectives égarées hors de la dynamique de compassion du Règne de Dieu.

« L'Esprit du Seigneur est sur moi... pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres » (4,18). Luc relie ici le salut comme pratiques de renversement avec l'expérience de l'Esprit. Le dynamisme [16] de l'Esprit pousse Jésus sur les routes de Galilée, comme il poussera les témoins sur toutes les routes païennes, si bien qu'on appelle parfois le livre des Actes « L'Évangile de l'Esprit » [17] . Pour parler en vérité de la Bonne Nouvelle, l'Esprit aide aussi à en reconnaître les signes. D'Élisabeth à Pierre et Barnabé en passant par Jésus, l'Esprit inspire la capacité joyeuse de découvrir ce Dieu qui « fait du neuf » et d'en témoigner (Jr 31,26). Pierre le proclame dès la Pentecôte en citant le prophète Joël : « Je répandrai mon Esprit sur tous, vos fils et vos filles prophétiseront » (Ac 2,17). Cet élargissement de la mission, Jésus s'en réjouissait déjà lors du retour des 70 envoyés (du verbe apostello), ces possibles précurseurs de « ministères laïques »... Pierre se fait tirer l'oreille par l'Esprit pour enfin s'ouvrir à la nouveauté des païens. Et Barnabé, habité de l'Esprit, reconnaît Dieu à l'oeuvre dans l'étrange communauté d'Antioche qui inquiète les Douze (10,18ss.44ss ; 11,12.22-24).

Jésus invite à prier le Père de nous donner cet Esprit (Lc 11,13), peut-être pour tenir vivante notre capacité à nous laisser étonner et réjouir par l'inattendu de ses fruits aux ventres des Églises et des sociétés, tout comme Élisabeth s'est réjouie du fruit étonnant au ventre de Marie.

Croire au salut dans l'histoire du monde ?

« Une telle attention à l'Esprit-Saint suggère que notre évangéliste a pu le voir à l'oeuvre avec force dans sa communauté. » [18] Luc rejoint Paul : les communautés chrétiennes sont le terrain d'action de l'Esprit. Ses lecteurs en font eux-mêmes l'expérience, eux dont la vie de disciples se développe hors des traditions premières de la foi. Luc les invite à discerner l'action de l'Esprit parmi eux aujourd'hui. A reconnaître le Règne déjà là, « parmi vous » ou « en-dedans de vous » (17,21). Ce discernement ne va pas de soi, selon les réactions que Luc présente dans ses divers récits.

En cherchant à éduquer ce réflexe de reconnaissance, Luc témoigne finalement d'une anthropologie optimiste. Les pratiques de compassion, de partage, de pardon sont déjà là dans la vie des gens. Et les préoccupations pour les victimes de violence, les pauvres, les ratés de la vie, les déclassés, les affamés, les sidéens... Luc ne se contente pas de dire « voilà ce que vous avez à vivre ». Ses paraboles disent aussi : « Voilà ce que vous vivez. »  Les routes humaines et sociales sont aussi, et déjà, désir de justice, de fraternité, de dignité et de paix. Luc présente un Jésus qui rejoint ce désir, le libère et le porte à son achèvement. En partageant jusqu'au bout la route de l'humanité Jésus en révèle l'horizon et la source : la dynamique du Règne habite déjà nos histoires. L'Esprit pousse à reconnaître ces pratiques déjà là, chez les Zachée et les Samaritains de ce monde, et à les encourager en s'en faisant solidaire.

« La pratique est un chemin qui amène à découvrir, au coeur de cette vie, au départ de cette action, le dynamisme qui la sous-tend, la grâce qui s'y donne. » [19] La Bonne Nouvelle n'est pas chez Luc une Loi, un discours ou une idéologie. Elle est le FAIRE de Dieu, de Jésus et des hommes et femmes. Un faire qui porte des fruits, et l'Esprit qui donne de les discerner, dans leur étrangeté et leur nouveauté dérangeante. Le troisième Évangile propose ainsi à ses lecteurs une vision de l'histoire qui peut nourrir leur espérance et la nôtre.

« Entre la perdition présente et la mort à venir, Dieu offre la possibilité d'une histoire : celle de la conversion qui ébranle l'état statique, l'immutabilité négative. Le message qui retentit offre cette possibilité de changer la situation que les hommes ont tendance à croire inéluctable. » [20]

Les lecteurs grecs de Luc étaient moins bien équipés que les Juifs pour reconnaître en Jésus celui qui accomplit les Écritures. Luc maintient tout de même pour eux le détour indispensable par l'Ancien Testament. Mais dans son effort d'inculturation, il leur offre surtout la possibilité d'une reconnaissance à rebours : une figure de Jésus dans laquelle ils peuvent reconnaître le meilleur de leur humanité. Et ce meilleur, Jésus le leur révèle comme appel et chemin vers la plénitude de vie dont Dieu est la source intarissable.

Quelques suggestions d'ouvrages sur l'Évangile de Luc :

Bossuyt et Radermakers, Jésus Parole de la Grâce, selon saint Luc. Traduction et lecture continue. Excellent commentaire à la fois analytique et théologique.

F. Bovon, L'Évangile selon saint Luc. 2 tomes. Labor et Fides, 1991. Présentation exégétique très complète.

C. L'eplattenier, Lecture de l'évangile de Luc. Desclée, 1982.

H. Cousin, L'évangile de Luc. Centurion - Novalis, 1993. Ces deux ouvrages offrent des commentaires plus brefs, mais bien faits.

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[1] L'hypothèse la plus simple retient trois sources écrites utilisées par Lc : une version de l'Évangile de Mc, un document commun à Mt et Lc (appelé « Source Q »), et d'autres textes qui lui sont propres.

[2] 2,7 ; 22,11 / 2,49 ; 24,5 / 24,21 ; 1,68.78 et 2,38

[3] Lc a écrit aussi le livre des Actes des Apôtres. Ce second tome de son oeuvre illustre bien l'importance qu'il attache à l'expérience des communautés chrétiennes comme lieu de révélation et de mission.

[4] Le verbe « faire-route », souvent traduit par le verbe aller, y revient 51 fois, et 37 dans Ac, contre 45 chez Mt-Mc-Jn ensemble.

[5] Lc 9,31.  Associé à la route vers la Passion : 9,51 ; 13,33 ; 18,31 ; 19,28.

[6] 22,37 et Ac 8,22ss ; Is 53,7-12.   En 22,27, Lc omet la fin de Mc 10,45 sur la vie donnée comme rançon.

[7] B. Rey aborde ce thème dans, Les tentations et le choix de Jésus, (Lire la bible 72), Cerf, 1986, pp. 105-144.

[8] Bossuyt et Radermakers, Jésus Parole de la grâce, selon saint Luc, Bruxelles, 1984, vol.2, p.457.

[9] Lc 7,6.11 ; 8,1-3 ; 10,38 ; 9,51-56 ; 17,11 ; 15,11ss ; 19,1ss ; 8,14

[10] Voir 13,6-9, texte propre à Lc

[11] Six mentions propres à Lc : 7,36ss ; 10,38ss ; 14,1 ; 15,1s ; 19,5ss ; 24,29s.

[12] 1,77s ; 4,16ss ; 24,47.   Le pardon est aussi intégré aux discours des Actes qui proclament le Ressuscité et le salut : 2,38 ; 3,19 ; 5,31 ; 10,43 ; 13,38 ; 26,18.

[13] Voir 5,27-32 ; 7,36ss ; 15 ; 18,9ss ; 19,1ss ; 23,34.39ss.  Autres mentions du pardon : 1,50.72 ; 5,17ss ; 6,36s ; 11,4 ; 13,8 ; 17,3s.

[14] Textes propres à Lc : 1,46-58 ; 4,16ss ; 6,21ss ; 7,11ss ; 11,5ss ; 12,37ss ; 13,10ss ; 14,1ss ; 16,19ss ; 17,11ss

[15] Textes propres à Lc sur l'argent : 12,13-21 ; 14,12-14 ; 16,1-15.19-31.

[16] Le mot grec dunamis, souvent traduit par « puissance ».

[17] Dans Lc, 17 mentions de l'Esprit dont 12 en propre : 1.15.35.41.67 ; 2,25ss ; 4,1.14.18 ; 10,21 ; 11,13 ; aussi 24,49. Dans Ac, 53 fois.

[18] Bossuyt et Radermakers, op. cit., p. 36

[19] Bossuyt et Radermakers, op. cit., p. 48.

[20] F. Bovon, Luc le théologien. Vingt-cinq ans de recherches. Delachaux et Niestlé, 1978, p. 234.

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