L'Institut offre plusieurs cours de 15 heures et 30 heures, en plus du format courant de 45 heures.

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L'Institut de pastorale est le centre universitaire montréalais du Collège universitaire dominicain, fondé en 1900, dont le siège social est à Ottawa.

Depuis près de 800 ans, la tradition spirituelle et intellectuelle des Dominicains se caractérise par la recherche de la vérité, l'exigence, la rigueur et la liberté dans la réflexion, une sensibilité aux contextes culturels et sociaux, le service explicite de l'Évangile et de l'intelligence de la foi.

Depuis 1960, l'Institut de pastorale incarne cette tradition à Montréal, dans les domaines de la vie chrétienne et ecclésiale. Professeurs et étudiants y forment une communauté d'apprentissage et de recherche, dans l'esprit des collèges qui étaient l'unité de base des universités dès leur fondation au Moyen Âge. C'est l'université à taille humaine !

L'Institut vise prioritairement le service pastoral des communautés chrétiennes, l'éducation de la foi et la proposition de l'Évangile dans le monde actuel.

L'Institut de pastorale partage le statut universitaire du Collège dominicain. Les programmes et les diplômes de l'Institut sont reconnus par le Ministère de l'Éducation du Québec.

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d'une conversion à l'autre

Revue "la vie spirituelle"

Ce numéro de la revue « la vie spirituelle » porte sur le thème de la seconde conversion.

Il a été préparé par l'équipe de l'Institut de pastorale et les articles sont disponibles dans notre bibliothèque virtuelle : Janvier 2004

Images de Jean-François Kieffer,
Mille images d'évangile,
Presses d'Ile de France, 2000

 

Pour une relecture pastorale de Matthieu

Francine Robert
Article paru dans « Prêtre et pasteur », 101/9 (1998)

Un Évangile familier et dissonant

La situation pastorale actuelle de Mt est particulière. Mt est l'Évangile le plus connu, le plus présent dans la mémoire collective. Avec quelques questions on constate vite que la plupart des croyants se représentent spontanément les scènes d'évangile selon la version de Mt. Ils voient les gens se prosterner devant Jésus et l'appeler Seigneur. Jésus dénonce les « scribes et pharisiens hypocrites », « accomplit la parole de tel prophète » et appelle les disciples dans la tempête « hommes de peu de foi ». Pierre marche sur les eaux puis devient la « pierre sur qui je bâtirai mon Église ». Les Béatitudes concernent les pauvres en esprit, les doux, les affamés de justice, les miséricordieux. Ces morceaux d'évangile ont tous des parallèles ou des équivalents chez Mc, Lc ou Jn, mais c'est le plus souvent la version de Mt qui vient à l'esprit, même si bien peu de gens l'ont vraiment lu. Ceci parce que Mt a eu pendant plusieurs siècles une nette prédominance dans la liturgie et les homélies. Nous sommes du 20e siècle mais des générations de prédécesseurs nous ont transmis l'orientation globale qui les a formés, on pourrait dire « l'eau du bain » avec le bébé. Notre foi reçue baigne dans les thèmes, la christologie et l'ambiance de Mt.

Pourtant cet Évangile est aussi, à certains égards, le plus étranger des quatre à l'ambiance contemporaine ; il nous met même souvent mal à l'aise. Mt entre moins bien en consonance avec la culture actuelle que la dramatique narrative de Mc, la miséricorde et le souci des exclus chez Luc ou la mystique symbolique de Jn. Une lecture pastorale de Mt pour aujourd'hui doit tenir compte de cette difficulté : familier dans l'héritage et dissonant avec le présent. Certaines des raisons qui ont favorisé Mt si longtemps dans la pratique ecclésiale sont justement celles-là qui le rendent difficile aujourd'hui. Trois raisons surtout :

  • Mt met en relief la seigneurie de Jésus ; il brosse un portrait majestueux et hiératique où la divinité se profile presque comme une évidence. Mais l'humanité historique et existentielle de Jésus rencontre un fort intérêt contemporain [1] . On se heurte aussitôt à des résistances qui s'originent dans la christologie familière de Mt, que plusieurs confondent plus ou moins consciemment avec la « personnalité » historique de l'homme Jésus.
  • Dans Mt Jésus enseigne beaucoup, en discours bien structurés. Cela servait bien en société de chrétienté où l'action pastorale, outre les sacrements, est la transmission de la vérité par enseignement magistral. Mais dans un monde marqué par le pluralisme et les sciences humaines, les besoins pastoraux sont devenus très diversifiés. Et dans tous les secteurs de la culture, la notion même d'enseignement a subi de profondes mutations, vers le défi plus complexe de l'éducation à devenir « sujet autonome ».
  • Enfin, la morale chrétienne a longtemps incarné un ensemble de valeurs touchant tous les domaines de la vie ; et ce dans un monde où « la loi, c'est la loi ! » On privilégiait donc Mt, ses préoccupations morales développées, ses impératifs clairs dont on tirait des règles sur « ce qu'il faut faire et ne pas faire pour aller au ciel ». Mais aujourd'hui les questions éthiques ne nous paraissent plus si simples et visent plutôt l'agir ici et maintenant. Elles deviennent objet de discernement personnel et collectif responsable. Pas plus que les autres, les chrétiens ne reçoivent comme allant de soi un énoncé d'autorité qu'on n'aurait qu'à suivre à la lettre. Le style en « noir et blanc » de la loi et du juridisme a perdu beaucoup de crédibilité et devient discordant à l'oreille contemporaine, sensible aux langages de l'intériorité et du cheminement.

L'utilisation pastorale de Mt rencontre donc cette difficulté paradoxale : mémoire et dissonance. Quelque soient ses grandes qualités, son usage massif pendant des siècles a en partie contribué à induire une certaine tournure d'esprit de la foi. Or c'est justement cette tournure d'esprit qui fait problème maintenant. On ne peut pas simplement dire « l'Évangile c'est l'Évangile ». Chaque Évangile est né d'un effort d'adaptation catéchétique et pastorale dont l'Esprit est la source, visant la meilleure éducation possible de la foi d'une communauté chrétienne particulière. A travers les siècles, les sensibilités du temps ont toujours influencé la façon de les lire ; tels aspects privilégiés, d'autres restés dans l'ombre. C'est encore vrai maintenant ; et vrai pour cet article qui cherche, dans les traits particuliers de Mt, des consonances avec une certaine vision des enjeux ecclésiaux et pastoraux actuels. D'autres choix sont possibles ; la lecture reste ouverte.

Une catéchèse enracinée dans son monde

L'Évangile de Mt baigne dans une atmosphère très juive, adaptée à son milieu d'origine. Les chrétiens qui le portent sont des Juifs qui reconnaissent en Jésus le Messie espéré par Israël. Leur foi au Christ n'est pas une « nouvelle religion » mais l'épanouissement de leur riche héritage de foi, le judaïsme, auquel ils n'ont pas à renoncer. Leur catéchèse chrétienne puise là ses modèles théologiques, ses modes de vie croyante et son langage. Tout l'Évangile en est imprégné : l'importance de la Loi et du rôle d'enseignant de Jésus, la foi concrétisée dans des pratiques et des règles précises ; le recours systématique aux Écritures désormais accomplies ; la difficile attente d'une manifestation finale du Règne de Dieu.

L'ambiance de cet Évangile est aussi très polémique. Les pharisiens, scribes et tous ceux qui n'accueillent pas Jésus sont jugés sévèrement, dénoncés avec des mots durs. Ce ton d'intolérance, un peu grinçant à l'oreille d'aujourd'hui, reflète le drame profond de la communauté : elle se retrouve doublement marginalisée. Minorité juive chez les chrétiens : la « grande Église » dont elle fait partie est surtout d'origine grecque, plus libre face aux racines juives de la foi. Et minorité chrétienne ches les Juifs : le « peuple de Dieu » auquel elle appartient aussi l'accuse d'hérésie. Cette position d'interface entre l'héritage et la nouveauté génère dans le groupe des tensions qui nous sont familières, bien qu'avec des contenus différents : les uns tentés de réduire au minimum les formes encombrantes de l'héritage et d'autres tentés d'accentuer la fidélité au passé qui fonde l'identité. Pas étonnant que Mt parle de laisser les morts enterrer les morts et de glaive séparant les familles ! Mais aussi de disciples qui, ayant compris, savent tirer de leur trésor du vieux et du neuf (8,22 ; 10,34ss ; 13,51s). Dans une Église où s'affrontent les tendances libérales et conservatrices, le rôle des autorités est important et problématique ; nous en savons quelque chose ! Mt insiste donc plus que les autres sur l'autorité de Jésus et la primauté de Pierre, mais il dénonce aussi avec force la tendance des leaders au cléricalisme et à la domination (ch. 23).

L'ouvrage de Mt distribue ses sections narratives autour de cinq grands discours, un nombre qui peut rappeler aux Juifs chrétiens les cinq livres de la Torah. Dès le début de sa vie publique, Jésus est présenté comme enseignant sur la montagne (Mt 5), figurant ainsi le nouveau Moïse qui donne la Loi au peuple. Mt regroupe dans ces cinq discours des enseignements qui lui sont propres et d'autres qu'on retrouve dispersés chez Mc et Lc. Ces discours sont :

  •  5-7 : le Sermon sur la Montagne : vivre selon le Règne de Dieu
  •  10 : discours sur la mission : annoncer le Règne de Dieu
  •  13 : discours en paraboles : mystère et croissance du Règne
  •  18 : discours sur la vie ecclésiale
  •  24-25 : la venue du Fils de l'Homme et le dévoilement du Règne

L'Emmanu-El, du plus grand au plus petit

Comme tout catéchète, Mt « raconte » Jésus de Nazareth de façon à refléter sa foi au Christ ressuscité. Il nous le signale dès le début : l'enfant annoncé sera appelé Emmanu-El, ce qui se traduit « Dieu-avec-nous ». Mais personne n'a appelé Jésus « Emmanuel » durant sa vie. Seuls les chrétiens désignent ainsi le Seigneur Vivant présent à son Église, selon leur foi en sa promesse : « moi je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde » (1,23 ; 28,20). Le visage de Jésus en Mt donne donc à entrevoir la gloire du Seigneur de l'Église. Il suffit de comparer les récits de miracle communs à Mt et Mc pour s'en rendre compte : le « maître » est appelé « Seigneur », les demandes de guérison deviennent prosternation et prière ; les émotions de Jésus, les personnages secondaires et les détails narratifs sont coupés au profit des paroles mettant en valeur l'autorité de Jésus et la foi des gens [2] . Ainsi schématisée, la figure du Jésus de l'histoire évoquait pour les lecteurs de Mt le Seigneur qu'ils priaient eux-mêmes, Celui de leur expérience spirituelle, qui guérit et sauve encore au présent. Pour les lecteurs d'aujourd'hui, ces retouches de Mt sont devenues « l'histoire », réduisant d'autant le poids d'humanité de Jésus de Nazareth. L'utilisation pastorale de ces textes doit rester vigilante face à cette difficulté ; les récits de Mt sont « à deux étages ».

En pasteur averti, Mt comprend la fascination qu'exerce sur les croyants les manifestations de puissance du Seigneur et du Règne de Dieu qu'il amorce. Il fait preuve de vigilance dans sa christologie : c'est selon la modalité du plus petit que Dieu se fait « avec-nous ». Dès le début, Jésus vient à Jean pour se faire baptiser par lui, geste de subordination et de solidarité que Mt nomme accomplir toute justice ; il sera ensuite soumis aux mêmes épreuves que les Hébreux au désert. Plus loin, son statut d'envoyé de Dieu est si peu net que même le Baptiste se demande si Jésus est bien celui qu'on espérait. Dans ce contexte où ses actes et sa personne suscitent le doute ou le refus (ch. 11-12), les jugements portés par Jésus sont sévères, accablants. Or c'est justement là que Mt insère l'action de grâce de Jésus pour la révélation aux petits. Il ajoute aussi deux passages qui lui sont propres : l'offre du repos à ceux qui ploient sous le joug, et plus loin une citation d'Isaïe : le porteur du Jugement divin ne s'impose pas [3] . Sa puissance est l'attention bienveillante au plus petit signe d'ouverture, la mèche qui fume encore. Le Juge redoutable annoncé par le Baptiste est donc ce serviteur qui se fait doux et humble de coeur i.e. petit avec les petits. Il le rappellera en annonçant sa Passion, qui fera de lui le dernier des derniers, l'exemple même des renversements du Règne : les derniers seront premiers (20,16.28).

L'identité de Jésus chez Mt est profondément liée aux Écritures : 43 citations et presqu'une centaine d'allusions ! Dans notre culture peu familière de l'Ancien Testament, le refrain familier selon lequel Jésus accomplit la parole de tel prophète évoque une correspondance factuelle : ceci a été annoncé, c'est arrivé. Le sens courant du mot « prophétie » nourrit une illusion d'évidence. Mais pour les judéo-chrétiens cela n'allait pas de soi, car les prophéties ne sont pas une sorte d'agenda de ce que fera le Messie. Les chrétiens juifs ont du chercher les connivences profondes entre la vie de Jésus et le salut annoncé par les prophètes. Mt met ces connivences en valeur, laissant de côté tout ce qui ne colle pas : images d'un messie royal, puissant, triomphant, si étrangères à l'échec et au rejet de Jésus. Autre problème : notre longue tradition du salut individuel nous a insensibilisés à l'aventure collective et historique de salut dont les prophètes sont les phares. Une société humaine, Israël, compte sur un Dieu qui aime, libère et fait Alliance, pour trouver en tâtonnant comment se vivre en fidélité à sa vocation profonde : être « peuple-de-Dieu ». Avec Mt, les chrétiens croient que ce projet de salut s'éclaire et s'accomplit de façon unique en Jésus : la vocation de peuple-de-Dieu prend une dimension universelle dans le temps et l'espace. Le Dieu de l'Alliance aimante toute l'histoire de l'humanité en se faisant en Jésus, l'Emmanu-El, « Dieu-avec-nous ».

La Loi et la justice du Règne de Dieu

Jésus vient accomplir la Loi et les prophètes (5,17s). Contrairement à nous Mt ne sépare pas les deux. La Loi-Torah incarne pour Israël son projet d'une société peuple-de-Dieu. A la fois critiques et porteurs de ce projet, les prophètes revivifient et actualisent constamment la Loi contre les légalismes qui la figent. Comme Jésus, ils en rappellent le sens profond. La Loi n'est pas un prix à payer pour que Dieu, satisfait de l'obéissance, continue de sauver. Dans sa visée, la Loi est le salut de Dieu, l'art de vivre en société libérée de tous les esclavages d'Égypte que les hommes inventent. Vois, je mets devant toi la vie et le bonheur, la mort et le malheur ; suivre ce chemin c'est vivre, s'en détourner c'est périr (Dt 30,15ss). En termes d'Évangile, entrer dans la dynamique du Règne c'est devenir ce que nous sommes, des enfants de Dieu (5,45). En termes modernes, c'est discerner le projet de salut de l'Emmanu-El à l'horizon d'une société en travail d'humanisation, en quête toujours plus efficace de libération des aliénations, l'homme de moins en moins « loup pour l'homme ».

Que la culture moderne soit plus sensible au langage des valeurs et du projet qu'à celui de la loi ne relève pas d'un caprice. Les règles de conduite énoncées d'autorité en impératifs non négociables adviennent à la personne de l'extérieur. En monde pluraliste, les valeurs mobilisent mieux le sujet de l'intérieur et alimentent ce moteur interne indispensable à l'identité et aux choix responsables. Or le langage du Sermon sur la Montagne est celui de la Loi : faites, ne faites pas. Comme d'autres enseignements dans Mt, sa forme reflète bien son enracinement socio-historique. Mais il contient ses propres antidotes à toute réduction légaliste. « Il est écrit..., moi je vous dis... »; vous lisez et répétez des règles de loi précises et limitées, je vous propose le vaste horizon du rêve de Dieu sur vous, objet radical de l'espérance des prophètes. Les énoncés du Sermon brisent l'étroitesse des règlements prescriptifs ; qui donc évite toute colère ? aime vraiment tous ses ennemis ? tend la joue à un second coup ? ne prie jamais en public ? etc. La visée exhorbitante est explicite : vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait [4] . Cette visée interdit toute réduction légaliste vers une règle à suivre, car nul ne pourra dire : je suis en règle [5] . Il nous faut maintenir en nous l'appel d'air du projet, le levain dynamique du Règne qui fermente dans l'aventure humaine.

Pourtant, la Loi ne passera pas. Mt éclaire cet énoncé par une double opposition (5,17-20). La première n'étonne pas : désobéir et être petit dans le Règne, ou obéir et être grand. Mais la suite oppose « être dans le Règne » (grand ou petit) à « ne pas entrer dans le Règne ». Non pas « entrer » comme récompense proportionnelle à l'obéissance, selon les « pharisaïsmes » de toutes époques. Cette mentalité légaliste et extériorisante empêche d'entrer dans la dynamique du Règne ; notre « justice » doit la déborder de toute part. « Accomplir la Loi et les prophètes », c'est faire pour les autres ce qu'on aimerait qu'ils fassent pour nous. Ou encore c'est aimer Dieu et son prochain comme soi-même. En reliant ainsi la « Règle d'or » et « le plus grand commandement » au couple « Loi et Prophète », Mt fils d'Israël désigne ces conduites individuelles comme horizon de l'histoire collective (7,12 ; 22,40). Selon J. Jérémias, on devrait parler de « foi vécue » plutôt que de « morale chrétienne » [6] . Les impératifs de Mt 5-7 paraissent irréalistes dès que, pour en faire des règles de conduite, on les sépare de ce en quoi nous croyons et espérons. On transforme alors en exigences impossibles ce qui est en fait moteur d'espérance et ressort profond de l'identité humaine : l'humanité n'est elle-même que lorsqu'elle aime. En termes de foi : une humanité dans laquelle Dieu fait encore et toujours advenir son Règne, nous stimulant encore à rendre ce monde habitable. Dans cette perspective, les appels radicaux du Sermon sur la Montagne sont bien plus qu'une loi : une Bonne Nouvelle sur nous-mêmes et sur Dieu. Bonne Nouvelle apte à mobiliser, à donner un regard d'espérance sur le monde et une orientation de l'agir. Croire dans le Règne de Dieu, c'est déjà « y entrer » activement.

La « morale » du Sermon est la mise en actes de ce que l'on croit. « Non pas qui dit 'Seigneur, Seigneur' qui entrera dans le Règne, mais qui fait la volonté de mon Père » (7,21). Mt pose ainsi en équivalence « que votre justice surabonde » et « faire la volonté du Père ». La justice du Père et du Règne, c'est la miséricorde et la compassion (6,30-33) [7] . La perfection que Jésus incarne et propose d'imiter c'est la compassion de Dieu, qui prend sur lui nos faiblesses et ôte nos souffrances (8,17) ; c'est sa capacité infinie à aimer. L'imiter, c'est aimer de la même compassion active les plus mal pris d'entre nous. Les chrétiens qui accueillent cet appel se retrouvent en complicité profonde tant avec les prophètes anciens qu'avec les aspirations modernes à une justice sociale concrète. Que celles-ci se déploient avec ou sans référence à Dieu ne devrait pas nous empêcher de les respecter et d'en nourrir notre propre espérance. La parabole du Jugement (25,31ss) nomme bénis du Père et justes ceux qui répondu aux besoins urgents des petits sans même référer leur compassion efficace au vaste horizon du rêve de Dieu. Il revient aux disciples de la Bonne Nouvelle de manifester leur propre croire en actes concrets de solidarité. Et aussi de nommer l'espérance qui les fait agir en termes crédibles pour le monde. Ce que Jésus fait lui-même : après le Sermon sur le devenir-disciple, Mt regroupe dix récits de miracle, gestes de salut concret pour les mal-pris de son temps. C'est le couple Parole et Actes : « il proclamait l'Évangile du Règne, guérissant toute maladie et toute faiblesse ». Le discours d'envoi en mission répétera tout de suite cette phrase, celle du début de la mission de Jésus (9,35 ; 10,2 ; 4,23).

La communauté des Béatitudes

Le discours sur la vie ecclésiale s'ouvre sur ce même thème des « petits » (Mt 18). La question des disciples était débattue par les scribes : qui « est » le plus grand dans le Règne ?.  « Celui qui obéit à la Loi », selon 5,19. Jésus corrige encore par « entrer » dans le Règne, i.e. déborder ce cadre étroit (5,20). Entrer dans la dynamique du Règne, ici, c'est devenir un petit. L'enfant placé au milieu est un être de besoin, à qui on répond en toute gratuité bien avant qu'il puisse le « mériter ». Ainsi fait Dieu avec tous (5,45). Le verbe grec que Mt propose ici aux disciples (se faire petit, s'abaisser) définit l'être profond de Jésus en 11,29-30 : l'humilité. Il reprendra ce verbe en 23,12, invitant les disciples à ne pas ressembler aux scribes et pharisiens. Ce rapprochement avec les reproches aux scribes, déjà là en 5,20, éclaire la suite. Lier de lourds fardeaux sur les épaules des autres, c'est ne pas entrer dans le Règne et empêcher les autres d'y entrer (23,4.13). La dureté et le mépris scandalisent le petit, le sans-mérite, le mal-pris ; ébranlent sa foi en un Dieu sensé se soucier de lui, voulant qu'aucun ne se perde. Les petits du groupe ne sont pas définis ici comme les « prudents » effarouchés par la liberté de certains [8] . Ils sont ces « enfants » impuissants, ceux qui ploient sous le poids des lois, auxquels Jésus offre le repos de son fardeau, léger car il est, lui, un petit. Quand ce petit est égaré, la communauté doit lui re-manifester ce Dieu qui l'aime et le cherche (18,6-14).

Ainsi la mission d'annoncer cette Bonne Nouvelle sur Dieu aux foules écrasées de fatigue (9,35 à 10,1) est aussi mission à l'interne du groupe croyant, envers chacun incluant soi-même en risque de scandale et en chemin de conversion à la gratuité de Dieu. C'est un chemin de pardon, toujours associé dans la Bible à la compassion divine. Celui qui quitte ce chemin et par qui le scandale des petits continue d'arriver, il faut tenter de le réintroduire dans la dynamique fraternelle et libérante. Pour ce faire, l'assemblée a besoin de nourrir sa capacité à se vivre ainsi, dans la mouvance des Béatitudes qui sont sa charte. L'Emmanu-El est au milieu du groupe rassemblé en son Nom pour l'en prier. Le frère qui n'entend plus ce chemin devient pour vous comme le païen et le publicain : ceux-là que Jésus évangélise en actes concrets, manifestant dans leur vie un visage de Dieu qu'ils ne connaissent pas encore ! Dirions-nous aujourd'hui « ré-évangéliser » ? Jésus conclut sur la dynamique ecclésiale du pardon par une parabole : le serviteur que le roi délivre de sa dette tient à la gorge son collègue endetté. Geste de pardon ET de compassion, l'annulation gratuite de la dette est donnée pour être partagée avec tous ; il se fait « grand », celui qui oublie que Dieu le « délie » (18,27.33 ; 23,23). La conclusion du v.35 invite à bien peser le choix de « lier-délier » (18,18 ; 16,19). Les clefs du Règne ne sont pas données pour en fermer l'accès aux gens par des fardeaux trop lourds pour eux (23,4.12-13). La parabole rappelle la gratuité de Dieu et répond à la question du début : votre situation les uns vis-à-vis des autres correspond à votre situation devant Dieu, qui est sollicitude et compassion pour vos besoins et vos manques. Alors, que votre justice surabonde celle des pharisiens.

La réflexion de Mt sur l'expérience ecclésiale déborde le chapitre 18. De même que le visage historique de Jésus révèle aussi le Seigneur ressuscité, le groupe des disciples est traité comme figure de l'Église. Entre autres aspects, l'insistance originale de Mt sur l'importance du « comprendre » nous est contemporaine. Qui entend la Parole du Règne et ne la comprend pas finit par la perdre en chemin ; qui l'entend et la comprend porte du fruit [9] . En conséquence, Jésus s'en soucie : « Avez-vous compris tout cela ? ». Belle question de nos pédagogies actuelles ! Mt marque aussi plus que d'autres la distinction entre foules et disciples, surtout à partir du discours en paraboles (ch.13) [10] . Certes Jésus proclame la Bonne Nouvelle à tout le monde, appelant les foules à écouter et à comprendre (15,10). De ces foules émergent des disciples à qui il consacre du temps, qu'il prend à part, pour qu'ils approfondissent leur foi et portent du fruit. La parabole du Semeur montre que « comprendre » concerne tout disciple, pas seulement les apôtres. Nous appellerions cela aujourd'hui « éducation de la foi » ou « pastorale de l'intelligence ».

Mt traite la foi des disciples avec une approche nuancée, reflet d'une réflexion élaborée sur le « croire ». Jésus qualifie les disciples de « peu-croyant » cinq fois [11] . Il n'emploie jamais ce mot pour les foules ; si besoin est, il parle de non-croire. Le doute fait partie du croire. Ce réalisme patient convient bien à une Église en crise, comme une barque dans la tempête : la foi est là dans l'invocation liturgique « Seigneur, sauve-nous ! », mais on craint quand même de couler. « Peu-croyant » qualifie ailleurs l'inquiétude du lendemain ou du manque de pain et l'incapacité du groupe à délivrer un enfant. Et Pierre : lors de la marche sur les eaux, il réclame une preuve d'identité, l'obtient, et puis coule. Jésus lui dit : « peu-croyant, pourquoi as-tu douté ? » Ce réalisme sur l'Église ne prend pas un ton d'accusation ou de déception mais de constat : le croire est un chemin intérieur progressif, tout comme comprendre, entrer dans le Règne ou vous serez parfaits. Remonté en barque, Pierre qui a douté se prosterne probablement lui aussi. Dans le récit d'apparition le plus majestueux et hiératique des Évangiles, Mt reprend sans gêne et sans commentaire ces deux verbes : les Onze apôtres se prosternent et doutent en même temps [12] . Le clair-obscur de la foi n'est pas une évidence. Ce qui ne les disqualifie pas pour la responsabilité de la mission. Pas plus que la responsabilité conférée à Pierre ne l'empêche de nourrir juste après la dangereuse illusion triomphaliste (16,22s). L'Église de Mt se reconnaît inscrite dans l'ambiguïté de l'histoire et du monde : champs d'ivraie et de bon grain, filet ramenant de tout, tablée de noces rassemblant mauvais et bons. Le tri du Jugement appartient à l'à-venir du Fils de l'Homme [13] .

Bonne Nouvelle dans l'Espace-Temps du monde

La distinction foules-discipes de Mt évoque l'idée d'une frontière de la communauté ; notion avec laquelle nous avons un peu de mal aujourd'hui. Pourtant cette nécessaire distinction entre la première évangélisation et l'approfondissement de la foi relève des modalités de l'agir pastoral, celui de Jésus en tout cas ! Mais jamais la différenciation entre foules et disciples ne joue comme exclusion ou jugement des gens. Au contraire Mt insiste fermement sur l'universalité du salut, dans une communauté tentée de se replier sur elle-même et sur son riche héritage du judaïsme. Bien sûr la distinction Juifs-Païens ne nous concerne plus comme telle. Mais le récit des Mages, propre à Mt, reste fort suggestif sur le « flou » ouvert des frontières. Ceux-là arrivent d'un autre monde, par des chemins non cartographiés dans nos itinéraires standards de croyant. Avec leur ignorance des traditions et leurs certitudes étranges, ils croient aux étoiles et au Roi-enfant. Sa pauvreté ne brise pas leur espérance, pas plus que le tiède accueil qu'on leur fait dans la Ville pourtant fondée sur cette espérance. Et ils ne restent pas, les Mages ! ils ne s'agrègent pas au groupe ! Ils retournent dans leur propre espace culturel, vivre de cette Rencontre à leur manière...

Cette extension de l'espace des croyants, Mt l'applique aussi au Temps. Les images de fin du monde du genre apocalyptique (Mt 24, Mc 13, Lc 12) nous parlent moins que le risque actuel de voir la bêtise humaine détruire peu à peu la planète ! Mt intègre au discours eschatologique une section originale illustrant la durée dans l'histoire [14] . Il accumule les images de vigilance et de fidélité engagée. La « Fin » devient le Jugement ; le Dernier Mot dévoilant le sens de l'aventure humaine au regard de Dieu. « Comment réaliser l'unité, la communion impossible entre les hommes, tâche à laquelle sont attelés tous ceux qui se sentent liés par une communauté de destin ? » [15] Les serviteurs et les compagnes, connaissant ce que d'autres justes ignorent, peuvent espérer au-delà des bulletins de nouvelles, et agir en conséquence. La richesse du Règne n'est pas donnée pour qu'on l'enterre frileusement à l'abri des risques (25,1ss) mais pour inspirer la vie de la maisonnée. La fin n'est probablement pas pour demain... Mais la finalité de l'Histoire se joue aujourd'hui !

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[1] Depuis dix ans, le succès de nombreuses publications en ce sens en témoigne.

[2] On peut comparer ces passages de Mt: 8,2.14-15.25.28-32; 9,18; 14,33; 17,14-15; 20,30-33 avec Mc dans le même ordre 1,40; 1,29-31; 4,38; 5,1-13.23; 6,51-52; 9,16-17; 10,46-51. L'exemple le plus net est la guérison de la femme hémorragique. Mc décrit longuement son état et son initiative efficace, que Jésus ne contrôle pas mais accepte. Rien de tout cela chez Mt: Jésus sait d'avance et la guérit par sa parole (Mt 9,19-22; Mc 5,24-34).

[3] Mt 11,25-30; 12,15-21.

[4] Bien qu'on puisse l'interpréter comme un impératif le verbe être est conjugué au futur dans le texte, suggérant un mouvement vers, un devenir sans fin

[5] Curieusement, le seul bout de Mt 5-7 que la tradition a converti en règle stricte est 5,27-32, sur la sexualité. Tout le reste est volontiers appelé « conseils évangéliques ».

[6] Paroles de Jésus - Sermon sur la montagne et Notre Père, Cerf, 1963, p. 59

[7] Mt cite 2 fois Os 6,6 : c'est la miséricorde que je veux, non le sacrifice (9,13; 12,7). Autre exemple: la parabole des ouvriers de la dernière heure, propre à Mt et adressée aux disciples (20,1ss; 19,23).

[8] Cette façon de comprendre Mt vient de 1Co 8,7ss, écrit pour un tout autre milieu.

[9] Dans ces passages, seul Mt intègre la compréhension comme processus dans l'expérience des disciples: 13,14s.19.23.51; 16,12; 17,13.

[10] Des exemples propres à Mt: 5,1; 8,18-23; 9,36; 12,46-50; 13,36ss; 16,24.

[11] Traduction littérale d'un mot propre à Mt, à l'exception de Lc 12,28. Dans Mt: 6,30; 8,26; 14,31; 16,8 et 17,20. Habituellement traduit « gens de peu de foi ».

[12] Le texte grec de 28,17 ne contient pas le mot « quelques-uns » ou « certains ». L'expression peut indiquer un changement de sujet pour le verbe suivant (« d'autres », comme en Mt 25,67), soit on traduit littéralement « mais ils doutèrent ».

[13] 13,24-30.36-43.47.50; 22,9-14.

[14] Mt 24,45 à 25,46 regroupe des textes propres et d'autres dispersés chez Lc.

[15] J.Radermakers, Au fil de l'évangile selon saint Matthieu, Institut d'Études Théologiques, Louvain, 1972, p. 297.

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